« King Size » de Christoph Marthaler (2013)

Christoph Marthaler : dynamiteur du théâtre bourgeois.

Il existe plusieurs façons de faire du théâtre contestataire. Par théâtre contestataire, entendons un théâtre qui remet en question les standards du théâtre. Ce théâtre peut rompre avec les formes classiques de la narration par exemple en brisant les digues de la pudeur, en déballant son intimité, en faisant de cette intimité un nouveau auto-sacramental, une messe noire (Angelica Lidell), ou bien en rompant avec le phrasé et le soutien du corps « convenables », en faisant un théâtre hystérique, hurlé, en faisant du théâtre de tout, en projetant sur la scène et sur les comédiens des tombereaux de liquides en tout genre, en faisant du théâtre à corps perdu (Vincent Macaigne Nouveau Suite) ; ou bien en revenant à des formes anciennes, à des formes antérieures aux formes bourgeoises, en devenant un auteur « antique contemporain » (Wajdi Mouawad) ; ou bien en se jetant dans une logorrhée venue d’époques plus anciennes encore, en faisant un théâtre-fleuve, un théâtre hors-format, en mettant sur la scène des mythes issus d’autres cultures portés par des personnages dont l’occident jusque-là ne voulait pas (Dieudonne Niangouna) ; ou bien en bouleversant les codes de la représentation, en explorant l’art plastique sur la scène, en mettant également les corps en jeu, des corps mutilés, malades, empêchés (Roméo Castellucci) ; ou bien en dressant au public (celui qui va majoritairement au théâtre ?) un miroir de sa bourgeoisie-bohème, de sa gentrification (Thomas Ostermeier, Julien Gosselin) ; ou bien en faisant un théâtre-réunion, un théâtre collectif, un théâtre de pensées (de pensées engagées) remettant au goût du jour d’anciennes mythologies collectives (Sylvain Creuzevault) – j’en oublie bien sûr, car il existe plusieurs manières de faire du théâtre de contestation (il faudrait encore parler de Rodrigo Garcia, de Jan Fabre, etc.) et lorsqu’il est bon, le théâtre est souvent une remise en question des formes reconnues – ou bien comme Christoph Marthaler, en utilisant les codes mêmes du théâtre bourgeois (tel qu’il est perçu dans l’imaginaire collectif : dans le vaudeville par exemple) : décor bourgeois (chambre d’hôtel, salon, tapisserie à fleur, mobilier), corps bourgeois (maintien du corps, gestuelle soutenue, costumes de petit personnel et de clients aisés d’un hôtel) ; usage de la pop music, de ritournelles, de chansons de Michel Sardou… mais en n’ayant de cesse de pervertir et de tourner ces codes en dérision.
Le but de ce théâtre-là est de dynamiter le théâtre (bourgeois) de l’intérieur, et on l’apprécie (lorsqu’on l’apprécie) et on rit beaucoup.

Et cette manière-là, de faire du théâtre de contestation, n’est pas moins cruelle que les autres.

J’avais aimé (bien sûr) son « Das Weisse Vom Ei (Une île flottante) » (d’après « La poudre aux yeux » d’Eugène Labiche) (création 2015), j’ai adoré son « King Size » (du nom d’un lit… bourgeois).

Mise en scène : Christoph Marthaler ; Interprètes : Tora Augestad, Bendix Dethleffsen, Michael Der Heide, Nikol Weisse ; Scénographie : Duri Bischoff ; Costumes : Sarah Schittek ; dramaturgie : Malte Ubenauf ; Lumière : Heide Voegelin Lights ; Production : Theater Basel & Théâtre Vidy-Lausanne.

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