« La Mouette » d’Anton Tchekhov, mise en scène de Thomas Ostermeier (2016)

Ce que l’on retiendra longtemps du spectacle de Thomas Ostermeier, c’est le long regard silencieux que les interprètes posent sur les spectateurs à l’orée du spectacle. D’emblée, nous comprenons (spectateurs) que nous sommes le véritable enjeu de la rencontre et qu’un miroir va être tendu sur notre… embourgeoisement.

Le spectacle de Thomas Ostermeier est grand. Tous les acteurs sont beaux. Tous sont magnifiquement dirigés. Nul pathos dans cette représentation. Le décor est somptueux (une épure) (voir la photo). La musique est belle. Les trois premiers actes sont magistraux…

Deux questions demeurent.

Premièrement dans l’acte 1. Thomas Ostermeier choisit de placer le conflit entre les anciens et les modernes contenu dans la pièce (pour faire court, du temps de Tchekhov, entre les naturalistes et les symbolistes) dans la modernité (c’est évidemment la marque de fabrique du grand metteur en scène allemand). Moyennant quoi, Thomas Ostermeier fait de la représentation de Tréplev (qui sacrifie le bouc : autrement dit le théâtre depuis ses origines comprenant le théâtre conventionnel de sa mère) un spectacle post-moderne (usage de micros, éclairages, projections vidéos, déconstruction du texte…)

Dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, le conflit entre les anciens et les modernes se trouve donc transporté entre les modernes et les post-modernes (ces jeunes gens rebelles qui ne savent pas toujours ce qu’ils font, etc).

Et (évidemment) ça marche.

Mais au prix de très nombreuses retouches de la pièce de Tchekhov (traduite – réadaptée plutôt ? – par Olivier Cadiot) qui se concrétisent par la modernisation du texte de Tchekhov, par la réactualisation du parlé et par la disparition de tous les résidus de la féodalité ; d’où par exemple la disparition de deux personnages (qui incarnaient cette féodalité) : Chamraev (l’intendant) et sa femme Paulina. D’où, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, la disparition du tiraillement à un niveau social entre deux pôles : la féodalité et la modernité.

Qu’importe. A l’issue de la représentation de la pièce de Tréplev, ça râcle, mais ça passe.

Deuxième question. Au centre de l’acte IV, Thomas Ostermeier a choisi de placer la mort (ou plutôt l’agonie) de Sorine. Or, au centre de l’acte IV de Tchekhov, qu’y a-t-il ? Certes, tous les personnages de « La Mouette » reviennent à l’acte IV parce que Sorine est mourant. Cela Thomas Ostermeier le montre parfaitement. Mais au centre de l’acte IV de Tchekhov, il y a principalement le travail artistique de Tréplev non reconnu et foulé aux pieds par son cercle familial, y compris par son oncle Sorine agonisant (une des explications du suicide de Tréplev). Or cela, dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, on le voit moins.

Au terme de la pièce, il y a également la raison du retour de Nina. Pourquoi revient-elle ? Contrairement aux autres personnages, elle ne revient pas pour se mettre hypocritement au chevet de Sorine. Alors pourquoi ? Ce retour de Nina est une des plus belles énigmes (Sphinx) du théâtre (Medvédenko à l’acte III : « Vous connaissez la devinette : le matin sur quatre, à midi sur deux, le soir sur trois… »)

Dans la mise en scène de Thomas Ostermeier (Mélodie Richard est magnifique), Nina est passée « à la moulinette » de Trigorine. Elle n’a pas « vraiment » changée : elle est « à genoux ».

Dans le texte de Tchekhov, Nina est transfigurée. Les hommes l’ont utilisée, l’ont beaucoup fait souffrir (elle en a même perdu un enfant), mais c’est fini ! Elle est au-delà des hommes, au-delà de la « souffrance » ; elle a grandi. Trigorine a oublié cet événement, les hommes ont voulu faire d’elle un oiseau (une Mouette empaillée). C’est pourquoi Nina revient à la fin de l’acte IV : elle vient se « désempailler » des hommes. Elle aime encore Trigorine (ce n’est pas le problème), mais à un niveau supérieur, désintéressé. Demain, elle part pour Ieletz (en troisième classe), actrice de deuxième (troisième) rang (?), pauvre, n’importe : elle est libre (et la liberté parfois a un coût cruel…).

C’est la deuxième raison (non la dernière) du suicide de Tréplev : lui n’a pas grandi…

Avec ses mises en scène d’Ibsen, Thomas Ostermeier nous avait magistralement appris comment actualiser des textes du XIXième ou du début du XXième siècle sans « quasiment » toucher à un seul « mot ». Avec Tchekhov, on eût aimé (histoire de goût : « De gestibus aut bene, aut nihil ») qu’il refasse la même démonstration.

Cela prouve une chose : Thomas Ostermeier est grand, mais Anton Tchekhov est très grand.

Posant toutes ces questions, le spectacle de Thomas Ostermeier est très beau.

Au Théâtre National de Strasbourg-TNS; Théâtre de l’Odéon, Paris ; TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers ; La Filature, Scène nationale – Mulhouse; Théâtre de Cornouaille de Quimper ; Théâtre de Caen ; Teatro Stabile Torino.

Mise en scène : Thomas Ostermeier ; Traduction : Olivier Cadiot ; Musique : Nils Ostendorf ; Scénographie : Jan Pappelbaum ; Dramaturgie : Peter Kleinert ; Lumière : Marie-Christine Soma ; Création peinture : Katharina Ziemke

avec : Bénédicte Cerutti (Macha) ; Valérie Dréville (Arkadina) ; Cedric Eeckhout (Medvedenko) ; Jean-Pierre Gos (Sorine) ; François Loriquet (Trigorine) ; Mélodie Richard (Nina) ; Matthieu Sampeur (Treplev)

Ostermeier 34

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