« Nous sommes repus mais pas repentis » mise en scène de Severine Chavrier (2016)

Au départ, inutile de chercher réellement « Déjeuner chez les Wittgenstein » de Thomas Bernhard. Ou plutôt, nous avons « Déjeuner chez les Wittgentein » et quelque chose en « plus ». Nous avons : « Nous sommes repus mais pas repentis » conçu par Severine Chavrier.

Ce spectacle d’une grande complexité et d’une grande densité mériterait d’être vu plusieurs fois. Acteurs, vidéos, textes, images, son, musique (il faudrait consacrer un post entier à l’univers sonore – post-moderne – de ce spectacle). On n’a pas le temps de tout suivre.

Au fond de la scène, trois lits (la chambre des enfants, le lit du frère – vide – au milieu). Au centre, la table de repas (en trois segments). Entourant la table, partout au sol des débris d’assiettes. En arrière-plan, une table de desserte recouverte d’autres assiettes, de plats, de couverts, de mets (factices). A côté, un vaisselier (rempli d’autres vaisselles brisées). A jardin, un piano à queue. A la rampe, une armoire (avec à l’intérieur des vêtements, parmi eux : une veste militaire et des casques allemands). Au sol, en plus des débris de vaisselles, des dizaines et des dizaines de disques 33 tours. A l’avant-scène côté cour, une série de tourne-disques et d’amplis. Sur un côté, du sol aux cintres, un mur entier (une centaine ?) de pochettes de disques. De l’autre côté, des étagères de bibliothèque géante remplies de livres. Au lointain, dans les cintres, des portraits suspendus (les fameux portraits de famille de la pièce de Thomas Bernhard) ou plutôt non des affiches d’anciens (?) ou de récents (?) spectacles de théâtre… (Pourquoi ? Nous le verrons plus tard).

Dans ce capharnaüm, tout se bouscule, se chevauche, se télescope.

Sur le plateau, l’enfer ou le cauchemar du « Déjeuner de Wittgenstein ». La pièce de Thomas Bernhard a été complètement (?) déconstruite, puis reconstruite, on ne sait trop comment. Hormis son incipit, l’acte 1 en son entier semble avoir disparu. On démarre directement à l’acte 2 ou presque, au moment de l’arrivée du frère, à sa sortie de Steinhof, l’asile de fous situé aux environs de Vienne.

Sans apprêt, la pièce tranche dans le vif du sujet : la folie. Directement, nous avons accès à la substance, à la substantifique moelle, de la pièce de Thomas Bernhard.

Nul autre que Thomas Bernhard (exceptés Antonin Artaud, Sarah Kane et Angelica Lidell), donc presque nul autre que lui (dans ses pièces, mais également dans ses romans : « L’origine », « La cave », « Le souffle », « Le froid »…), n’avait mieux parlé que lui des malades (Thomas Bernhard a souffert de maladie toute sa vie), de la folie, de la médecine, des hôpitaux, des médecins.

Sur les chapeaux de roue donc (pas d’autres mots), Séverine Chavrier ouvre son spectacle dans cet univers de folie. Le premier geste du frère est de déposer sur la scène, à l’envers, une échelle à deux pans pour accéder à la bibliothèque.

Entre ce frère, ses deux sœurs et les spectateurs, qui sont les fous ? Qui sont les bien-portants ? Comme dans la pièce de Thomas Bernhard, on ne sait pas.

Par leur jeu (schizophrénique), par leur univers scénique (sonore et visuel), par la superposition des sons et des images (projetées sur le mur du fond ou à jardin : prises en direct sur le plateau ou représentant des paysages de neige, d’étendues d’eau, de forêts…), au milieu des débris au sol, Séverine Chavrier et ses comédiens nous plongent dans le chaos.

Cet univers de chaos parle de la famille, de la fratrie, du poids des parents, des origines et de l’héritage.

Il parle également beaucoup de nourriture (désirée ou non, plutôt refusée d’ailleurs, avec parmi elle, les fameuses profiteroles à la crème) : nous sommes conviés à un déjeuner d’une durée de 2 h 20.

Là encore (à l’instar du texte de Thomas Bernhard), le spectacle parle de philosophie, d’art, de politique, de théâtre, d’acteurs-actrices.

Pour les acteurs, de quoi s’agit-il ? D’essayer d’évoluer, de survivre dans ce chaos, et à l’ultime fin, par la voie d’un trio musical interprété par de jeunes musiciens à peine sortis de l’enfance – deux filles et un garçon : les deux sœurs et le frère plus jeunes -, de… reconstruire.

Puisque, au-delà de tout, le spectacle de Séverine Chavrier parle essentiellement… de théâtre, autrement dit, non seulement de nos familles respectives, mais également de sa famille de théâtre à elle (d’où les affiches de spectacles, en lieu et place des portraits de famille de la pièce de Thomas Bernhard).

Qui sont les ancêtres (les plus lourds ?) à porter ? « Les Maîtres anciens » peut-être, … les maîtres anciens de… théâtre.

Dans ce théâtre en ruine (ruiné par ses propres soins), Séverine Chavrier tente de reconstruire son théâtre à elle.

Mais pas uniquement le sien.

Sur les bris de vaisselle du théâtre du XXe siècle, par sa forme déconstruite et post-moderne, dans le bruit et la fureur, Séverine Chavrier, ayant aujourd’hui quelques alter-ego : Vincent Macaigne Nouveau Suite, Angelica Lidell, Rodrigo García, Jan Fabre, Krzysztof Warlikowski (on pense également à « Salves » de Maguy Marin, etc.) essaie de refonder, de ré-établir les bases de [son] théâtre du XXIe siècle.

Avec ses deux merveilleux complices de scène (Laurent Papot, Marie Bos), elle y parvient. Magistralement.

Conception : Severine Chavrier ; Avec : Séverine Chavrier, Laurent Papot, Marie Bos, et la participation des élèves du Conservatoire de Lausanne sous la direction de Magali Bourquin : Elizaveta Petelina (piano), Arthur Traelnes (violon), Camille Thévoz (violoncelle).

Scénographie : Benjamin Hautin, Dramaturgie : Benjamin Chavrier, Lumières : Patrick Riou, Son : Frédéric Morier, Vidéo : Jérôme Vernez, Assistanat mise en scène : Maëlle Dequiedt.

Production Théâtre de Vidy Lausanne, Compagnie La Sérénade Interrompue ; Coproduction : Théâtre de l’Odéon – Théâtre de l’Europe Paris, CDN Besançon Franche-Comté.

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