« Je suis Fassbinder » de Falk Richter mise en scène de Stanislas Nordey (2016)

Tout dans le démarrage de « Je suis Fassbinder » de Falk Richter et de Stanislas Nordey sent le « coup de main » (la « conspiration »).

En janvier et novembre 2015, il y eut les attentats en France ; en Europe, durant toute l’année, les vagues de migrants et de réfugiés ; en France et un peu partout en Europe (en Hongrie, en Pologne…) la (re)montée des partis d’extrêmes-droites…

Pour Falk Richter, Stanislas Nordey et son équipe, il fallait se réunir (autour de la table) (font-ils autre chose au début du spectacle au lointain à jardin ?), se questionner : « Qu’est-ce qu’on fait ? », puis quitter la table illico, venir à l’avant-scène et démarrer le spectacle tambour-battant (à « tombeaux-ouverts »).

Tout d’abord, il fallait convoquer une figure majeure (ayant vécu en Allemagne dans un contexte de terreur « similaire » au nôtre aujourd’hui) : Rainer Werner Fassbinder.

Sur la scène, un loft (bourgeois) (citation d’un décor du cinéaste allemand) et d’emblée à la rampe une scène célèbre tirée du film « L’Allemagne en Automne » de 1977 est rejouée : dans le film, Fassbinder et sa mère échangent des propos houleux sur le contexte de l’Allemagne de l’époque (celui des Fractions Armées Rouges) ; dans le spectacle de Stanislas Nordey, Fassbinder (Nordey) et sa mère (Laurent Sauvage) échangent des propos houleux sur le contexte de l’Europe aujourd’hui suite aux agressions sexuelles de Cologne le 31 décembre 2015 commises sur des femmes allemandes par des étrangers (réfugiés ? algériens ? marocains ? noirs-africains ?)

Au cours du spectacle, les interrogations se suivent : Que faire ? Qui protègent qui ? Qui doit assurer la protection des femmes allemandes ? Qu’est-ce que la démocratie ? Quel est le rapport entre la démocratie et les autres régimes politiques ? Que peut l’art ? Qu’est-ce que l’artiste est autorisé à dire ? Quelles sont les limites à sa parole ? Existe-t-il des paroles indicibles ? Question (reprise en clôture du spectacle) que Fassbinder pose à sa mère et que Richter-Nordey font réentendre à l’avatar de la mère de Fassbinder sur scène (Laurent Sauvage) : quel est le meilleur régime politique pour une société ? Existe-t-il un meilleur régime que la démocratie ? Si oui, lequel ? Comme le préconisent la mère de Fassbinder et les millions d’électeurs qui votent Marine Le Pen en France, Roman Giertych en Pologne, Geert Wilders aux Pays-Bas, Gábor Vona en Hongrie, Norbert Hofer en Autriche, Vladimir Poutine en Russie… la solution consiste-t-elle en l’arrivée d’un gentil, doux dirigeant autoritaire qui remettra de l’ordre dans la société et qui fera taire toute contestation ?

Concomitamment à ces questions, des citations de scènes et d’apparitions de personnages de films du cinéaste allemand s’enchaînent (tirées notamment des « Larmes amères de Petra Von Kant » dont le décor de l’appartement est reproduit sur le plateau).

Aux blessures sociales répondent les blessures de Petra Von Kant.

Dans un contexte de crises à la chaîne, que sont tenus de faire les individus ? Doivent-ils se replier sur eux-mêmes tandis que dans le couple (Richter évoque les nombreuses femmes violées, abusées, violentées, dominées au sein de leur propre couple occidental ?) se rejouent sur le plan intime les mêmes crises que sur le plan collectif ? Ce repli dans « la sphère familiale », est-ce la solution ? Quel est le rêve de l’individu occidental ? Se terrer entre ses quatre murs ? Dans les frontières de son pays ? Se désintéresser du sort commun ? Se détourner de son pays ? Ne plus lire les journaux ? S’abstenir ? Voter Front National par nihilisme ou par désœuvrement ?

« Je suis Fassbinder » est un spectacle mille-feuilles. A la société en crise, aux citations d’œuvres et reproductions de scènes de films de Fassbinder, aux scènes de ménage, font écho les scènes de querelles entre les membres de l’équipe artistique (jouées sur scène ou reproduites sur les écrans) : désaccords au sujet du texte (de qui ? De Richter ? de Nordey ?), désaccord sur la manière de diriger les répétitions (s’agit-il de diriger ?) ? A l’instar des citoyens en mal de direction dans la société, les comédiens sont-ils en quête d’un dirigeant artistique doux, gentil et autoritaire ? (« Vous me sucez la moelle », leur répondent Nordey-Richter)

Alors, pour interpréter la scène à la fois représentative du droit à la transgression de l’artiste et de l’état de décadence de nos sociétés occidentales, une longue scène d’errance s’ouvre au cours de laquelle – grosso modo – exhibitions sexuelles à l’appui – chaque comédien fait « ce qui lui plaît »…

Spectacle mille-feuilles, « Je suis Fassbinder » l’est également dans la forme. Bien que Stanislas Nordey s’en défende, le spectacle est « documentaire », non pas à la manière de Peter Weiss, mais « reportage », « documents » : reproductions ou citations de scènes de films rejouées par les interprètes, reproductions de photographies ou de portraits (?) de Fassbinder réparties sur la scène, extraits de films de Fassbinder ou d’images d’actualités diffusées sur les écrans, le tout en écho à la situation actuelle…

Théâtre d’archéologie, « Je suis Fassbinder » recompose en la réactualisant la figure du cinéaste allemand. On ne sait trop de qui d’ailleurs est l’autoportrait : de Rainer Fassbinder ? de Falk Richter ? de Stanislas Nordey ? Des trois simultanément…

Théâtre d’agit-prop ? Non. Mais d’intervention certainement. Théâtre d’apostrophe (choral ou solo), théâtre-tribune (politique) au bon sens du mot.

Nommé de fraîche date à la tête du Théâtre National de Strasbourg (en septembre 2014), Stanislas Nordey signe avec « Je suis Fassbinder » (sa première création depuis son arrivée) un spectacle-manifeste dont il entend bien qu’il sera représentatif de son mandat.

Aux rênes de ce théâtre national (de centre-ville) (à l’opposite du TGP Saint-Denis que Stanislas Nordey a dirigé en banlieue dans les années 1990, on s’en souvient), à Strasbourg (au cœur de l’Europe), Stanislas Nordey continuera d’être (nous ne parlons évidemment pas au sens artistique du terme – au contraire -) le mauvais garçon (« l’un d’entre les mauvais élèves ») de la « classe » du théâtre français. On le connaît bien ce « mauvais élève » : récalcitrant, indiscipliné…, retranché au fond de la classe, écoutant le cours d’une oreille distraite (voire pas du tout), entendant faire ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut…

Avec « Je suis Fassbinder », Stanislas Nordey dit aussi : je ne « perdrai pas mon temps » à faire un théâtre de répertoire (si pertinent soit-il), je m’attacherai à l’actualité brûlante (théâtre-brûlot), je m’intéresserai aux préoccupations d’aujourd’hui (au risque de me fourvoyer), je ferai du théâtre un lieu de questionnements, d’urgente et de nécessaire actualité.

Hier soir, au Théâtre Vidy de Lausanne (en Suisse…) (attendu le sujet considéré : l’Europe) (interprètes et spectateurs s’identifiant) le public lui en a su excellent gré.

A un pays en état d’urgence, il fallait un spectacle en état d’urgence.

Texte de Falk Richter ; mise en scène : Stanislas Nordey et Falk Richter ; traduction : Anne Monfort ; avec Thomas Gonzalez, Judith Henry, Eloise Mignon, Stanislas Nordey, Laurent Sauvage ; collaboration artistique : Claire-Ingrid Cottanceau ; dramaturgie : Nils Haarmann ; scénographie et costumes : Katrin Hoffmann ; assistanat aux costumes : Juliette Gaudel ; assistanat à la scénographie : Fabienne Delude ; lumière : Stéphanie Daniel ; musique : Matthias Grübel ; vidéo : Aliocha Van der Avoort

Production : Théâtre National de Strasbourg-TNS ; coproduction TNB (Théâtre National de Bretagne) Rennes, Théâtre de Vidy, Lausanne, MC2: Maison de la culture de Grenoble.

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