« Juste la fin du monde », Xavier Dolan (2016)

Faisant un film, une pièce de théâtre, un livre, une œuvre d’art (on le sait), on parle toujours de soi (se conférer à Flaubert : « Madame Bovary, c’est moi »).

Par quel biais, Xavier Dolan parle-t-il de lui dans « Juste la fin du monde » (qui s’ouvre par l’arrivée d’un jeune homme dans une maison d’un territoire perdu, le film dit « quelque part » – juste la fin du monde ? – ; à l’instar de « Tom à la ferme », l’un de ses films précédents) réalisé à partir de la pièce de Jean-Luc Lagarce ? On ne le sait pas. Le film ne nous le dit pas explicitement, mais on devine : le retour à la maison du fils prodige et du transfuge social ? La difficulté de se réconcilier avec ses origines lorsqu’on se sent étranger (différent ?) socialement et sexuellement ? L’incommunicabilité avec ses (plus ?) proches (sa mère et son frère et sa sœur) ?

La pièce « Juste la fin du monde » de Jean-Luc Lagarce (incroyable destinée pour cette œuvre désormais de réputation mondiale qui ne trouvait pas – ou si difficultueusement – à se faire connaître du vivant de son auteur !) adaptée pour le cinéma par Xavier Dolan est connue : un jeune homme (interprété par Gaspard Ulliel) arrive dans la maison familiale pour annoncer à ses proches (via les liens du sang) sa mort prochaine (il est malade). Pour les membres de sa famille, cette venue offre l’occasion de vider leurs querelles. Le jeune homme (qui n’était pas revenu « chez lui » depuis douze ans) est contraint d’écouter leurs souffrances, leurs frustrations, leurs peines, leurs colères tandis que lui-même ne parvient pas à s’exprimer et repart sans avoir pu annoncer sa nouvelle…

Xaxier Dolan a compris l’écriture de Jean-Luc Lagarce. Il a vu qu’il s’agissait (ce qui est très difficile à faire au théâtre : c’est une des principales difficultés de cette écriture ; et c’est ce que le cinéma – quand il est réussi comme ici – parvient à faire) d’un théâtre de confidence.

Un théâtre de confidence ne signifie pas que les personnages ne partent pas parfois dans des accès de colère… Un théâtre de confidence, c’est-à-dire un théâtre où ce qui n’est pas dit (le non-dit, l’indicible, l’impossible à dire) est aussi important voire plus important que ce qui est dit. Un théâtre de confidence, autrement dit un théâtre de proximité : proximité géographique (c’est là, dans nos territoires provinciaux), proximité familiale, proximité d’élocution… Les personnages de Jean-Luc Lagarce se confient (y compris, nous l’avons dit) par ce qu’ils ne nous disent pas.

Pour résoudre l’équation, Xavier Dolan a multiplié les lieux de confessions. La table du repas familial (lieu principal du règlement de compte) (on songe au film d’Arnaud Desplechin : « Conte de Noël » ou à celui de Thomas Vinterberg « Festen ») est régulièrement quittée pour rejoindre les lieux de confidences : le canapé de salon sur lequel sa belle-sœur qu’il ne connaissait pas (magnifique Marion Cotillard) lui brosse – non sans difficultés du fait des réactions de son mari Antoine, frère de Louis – le portrait de ses enfants à elle, ses neveux à lui, qu’il n’a jamais vus non plus ; la chambre en sous-sol où sa petite sœur (Léa Seydoux), qui ne le connaît pas, ne comprend pas pourquoi il est parti ; la petite maison de jardin où sa mère (Nathalie Baye) – exubérante – lui déclare qu’elle l’aime et lui demande de se montrer encourageant envers ses frère et sœur ; l’habitacle de la voiture où son frère Antoine (Vincent Cassel) l’entraîne pour lui dire que ses histoires de citadin qui prend l’avion et qui fréquente les aéroports ne l’intéressent pas puisque lui-même ne s’intéresse pas à lui (fabricant d’outils à l’usine…), etc.

Le gros plan (le plan rapproché) est le second moyen choisi par Xavier Dolan pour rendre de compte de cette écriture confidentielle. La plus grande partie du film fixe les visages. « Juste la fin du monde » offre une galerie de portraits…

Quittant momentanément le Québec et son écriture propre pour travailler avec des comédiens français et une écriture différente de la sienne, Xavier Dolan faisait craindre un amenuisement par rapport à ses films précédents, exclusivement ou presque des chefs-d’œuvre : « J’ai tué ma mère » (2009), « Les amours imaginaires » (2011), « Laurence anyways (2012), « Tom à la ferme » (2013), « Mommy » (2015).

La crainte n’était pas fondée.

Cet avis n’est pas partagé par tout le monde. De toute façon, l’oeuvre de Xavier Dolan a toujours suscité une certaine forme de rejet.

Contrairement déjà à ce que certain-e-s se plaisent à dire (dans la critique), « Juste la fin du monde » n’est pas un échec, mais la gageure et le pari du film faisant, il est plutôt une réussite.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s