« Les Français », d’après « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust, mise en scène Krzysztof Warlikowski (2016)

Quel théâtre réalise Krzysztof Warlikowski ?

Un théâtre cérémonial-exposition à la fois moderne, cinématographique (sonorisation des comédiens) et épique.

Cérémonial ?

Même lorsque les situations scéniques de Warlikowski sont immobiles (la scène de Dreyfus dans « Les Français » par exemple), elles nous paraissent « exposées » ou apportées « sur un plateau », comme par exemple par l’entremise d’une cage de verre évoquant à la fois (ou tour-à-tour) le couloir d’un terminal d’aéroport ou de gare, la voiture d’un train, une véranda, une vitrine autoportante de musée, la cabine d’un peep-show.

Signée par Małgorzata Szczȩśniak, la scénographie des « Français » (élément majeur du théâtre de Warlikowski) est une déclinaison de leurs spectacles précédents et suivant (cf « Phèdres(s) »).

A jardin, les vestiges de dossiers de sièges de théâtre ou de cinéma (qui deviendront successivement lit ou banquette). Au lointain, l’immense comptoir d’un bar de nuit où se déroule l’essentiel de la pièce. Au-devant du comptoir, une suite de tabourets hauts. A cour, la cage de verre amovible (théâtre dans le théâtre) qui effectuera diverses intrusions plus ou moins profondes sur le plateau. A l’avant-scène, deux murs de néons (lumière blanche) font pendant à cour et à jardin. Derrière le comptoir, un immense écran panoramique sur lequel des images vidéo sont projetées : visages en gros plans collectés directement sur la scène, baisers passionnés de couples hétéros ou homos, corolles de fleurs, insectes assurant la pollinisation, poussées de pissenlits, prairies, près, sous-bois…

Tandis que les apparitions d’un performer arborant le masque d’un homme noir ou des visages simiesques (représentatifs des pulsions ?) font songer à la fin du colonialisme ou à l’art primitif (?), le décor et les éclairages, par l’extrême solitude qu’ils confèrent aux personnages, évoquent les ambiances de tableaux d’Edward Hopper (« Nighthawks ») et à maintes reprises les atmosphères de décadence fin de siècle (sujet principal de la pièce parallèlement à l’homophobie, à l’antisémitisme et à la perversion) ne manquent pas de rappeler, quoique étant beaucoup plus cruelles, quelque pièce de Tchekhov (« Platonov »).

Dans ce dispositif, Krzysztof Warlikowski (pour la troisième fois de sa vie) sillonne le roman-fleuve « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust. Tous les chapitres égrenés (!!!) permettent au metteur en scène polonais d’explorer ses fantasmes et obsessions !

« Du côté de chez Swann » (à cour, la galerie de personnages en smokings ou en robes de soirée, déjà subrepticement lascifs, apparaît dans une semi-pénombre par le canal du couloir vitré. Pendant qu’ils déblatèrent sur le compte de Swann – en raison de son mariage avec la courtisane Odette -, stigmatisent les juifs, les invertis et les Dreyfusards ; Alfred Dreyfus, solitaire, sort de sa poche pour les lire les verdicts de ces successifs procès pour haute-trahison ; où plus tard, seul au bar – et dos au public -, Marcel – Charles – exécutera la magistrale analogie proustienne entre l’inversion et la pollinisation des fleurs). « Du Côté de Guermantes » (Les réceptions chez Oriane, duchesse de Guermantes, se déroulent dans la cage de verre métamorphosant ses convives comme autant de plantes sous serre), « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » (l’entièreté du livre est réduite aux couplets d’une chanteuse de cabaret), « La prisonnière » (La chanteuse de cabaret est séquestrée dans la cage de verre tandis que Charles soumet Albertine à ses scènes de jalousie), « Albertine disparue » (Charles surprend Albertine en pleine ardeur lesbienne), « les souliers rouges de la duchesse de Guermantes » (Sur le point de se rendre à une soirée, le duc et la duchesse de Guermantes apprennent de la bouche de Swann sa mort prochaine. C’est ce moment que le Duc choisit pour alerter la Duchesse qu’elle porte des souliers noirs qui jurent avec sa robe rouge !) ; « Sodome et Gomorrhe » (à la veille de la 1ère guerre mondiale – uniquement à cette époque ? – l’Europe, vue comme un immense territoire de dépravation, un peep-show gay, est stipendiée via un texte de Pessoa), « Le temps retrouvé » (Les personnages vieillis se retrouvent au comptoir du bar puis à l’avant-scène pour « la cérémonie des adieux »).

En lieu et place du fameux plaidoyer de Marcel Proust en faveur de l’art et de la littérature (« La vraie vie, c’est la littérature » dixit Marcel Proust), Warlikowski clôt sa mise en scène avec un extrait de « Phèdre » de Racine, sa pièce fétiche.

L’ultime représentation en France du spectacle « Les Français », pièce monumentale de Krzysztof Warlikowski, l’un de nos géants de la scène actuelle, a été jouée samedi dernier (03/12) à La Filature de Mulhouse !

D’après « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust ; Adaptation Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczyński ; Mise en scène Krzysztof Warlikowski ; Scénographie et costumes : Małgorzata Szczȩśniak ; Musique : Jan Duszyński ; Lumières : Felice Ross ; Chorégraphie : Claude Bardouil ; Création vidéo : Denis Guéguin ; Animations : Kamil Polak ; Dramaturgie : Piotr Gruszczyński ; Assistance à la dramaturgie : Adam Radecki ; Assistance à l’adaptation : Szczepan Orłowski ; Création maquillages et coiffures : Monika Kaleta ; Direction technique : Paweł Kamionka ; Direction de production : Joanna Nuckowska ; Régie plateau et cadrage : Łukasz Jóźków ; Assistanat à la mise en scène : Katarzyna Łuszczyk ; Régie son : Mirosław Burkot ; Régie lumières : Dariusz Adamski ; Régie vidéo : Maciej Żurczak ; Maquillage : Joanna Chudyk, Monika Kaleta
Accessoires : Tomasz Laskowski ; Habillement : Elżbieta Fornalska, Ewa Sokołowska ; Machinerie : Tomasz Laskowski, Kacper Maszkiewicz ; Traduction en français : Margot Carlier.

Avec : Bartosz Bielenia (Charles Morel), Mariusz Bonaszewski (Charles Swann), Agata Buzek (Marie de Guermantes, Rachel, Phèdre), Magdalena Cielecka (Oriane de Guermantes), Ewa Dałkowska (Princesse de Parme, Reine de Naples, Gilberte Swann), Bartosz Gelner (narrateur), Małgorzata Hajewska-Krzysztofik (dame de compagnie, Sidonie Verdurin et de Guermantes), Wojciech Kalarus (Gustave Verdurin, Gilbert de Guermantes) ; Marek Kalita (Basin de Guermantes), Maria Łozińska (Albertine Simonet), Zygmunt Malanowicz (Alfred Dreyfus, narrateur), Maja Ostaszewska (Odette de Crécy), Jacek Poniedziałek (Baron de Charlus), Maciej Stuhr (Robert de Saint-Loup, Performance) Claude Bardouil (Violoncelle) Michał Pepol (Pièce pour violoncelle et bande sonore de Paweł Mykietyn)

Production : Nowy Teatr, Coproduction Ruhrtriennale / Théâtre National de Chaillot / Comédie de Genève / La Comédie de Clermont / La Filature, Scène nationale – Mulhouse / Le Parvis scène nationale Tarbes Pyrénées

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