« Nkenguegi » de Dieudonne Niangouna (2016)

On peut diviser « Nkenguegi », la nouvelle pièce de Dieudonne Niangouna, en deux parties bordées d’une part par une soirée « déguisements et réflexion » organisée par des étudiants dans le XVIe arrondissement de Paris, jalonnées d’autre part par la dérive d’un homme au milieu de la mer qui ne parvient pas à mourir.

Première partie, une troupe de comédiens amateurs, avatar de la scène des artisans du « Songe d’une nuit d’été » ou d’une pièce de Pirandello, répète un spectacle sur « Le radeau de la méduse » de Théodore Géricault en écho aux images (hélas trop connues dans les médias ou sur les réseaux sociaux) d’embarcations bondées de migrants (hommes, femmes, enfants) échouant en mer Méditerranée.

Deuxième partie : situé devant la projection d’un film-fiction sur la corruption et la persécution des jeunes filles par les forces de l’ordre dans un pays africain, l’auteur ( ?), porteur d’un globe lumineux, harangue ses comédiens histrions qui le conspuent, au sujet de l’état du monde et la nécessité de faire entendre sa langue fleuve. De guerre lasse (« Qui a gagné la guerre ? »), l’auteur jette le gant, la troupe de saltimbanques crie victoire.

Hier soir (1er novembre), nous n’étions qu’une petite centaine (150 ? 200 ?) dans la grande salle du Théâtre Vidy de Lausanne pour la nouvelle création de Dieudonné Niangouna et comme souvent à Lausanne nous avons vécu une expérience comme peu de théâtres en offrent.

Certes, la pièce est encore fragile (c’est le lot de la création : le public aussi doit partager cela). Le rythme n’est peut-être pas encore complètement trouvé surtout au début. L’ensemble (notamment les moments de théâtre de parodie et de théâtre dans le théâtre) est certainement perfectible…

Qu’importe : l’essentiel est là.

Il est très difficile de parler d’une pièce (kaléidoscopique) de Dieudonné Niangouna. (Immense) théâtre auto-portrait, théâtre d’auto-fiction (la difficulté de parler de soi prise en compte : « Je n’ai jamais été le même. Je n’ai jamais été le même. Je n’ai jamais été le même. »), théâtre cosmopolite (les membres de la troupe viennent de tous les horizons), théâtre état du monde (les vagues de migrants, l’impuissance mais également l’insurrection de l’art face aux catastrophes de l’actualité), théâtre d’apostrophes, d’insoumission, d’insurrection (justement), théâtre de profusion.

Dieudonné Niangouna fait exploser les genres. Se jouant des codes, il se joue de nous (jouant avec nos nerfs également) (et c’est bien). Quand la pièce se termine, eh bien non, la pièce n’était pas terminée…

Au fond, il s’agit d’autre chose qu’une pièce de théâtre. Théâtre d’épopée, la sienne, mais aussi la nôtre. Mêlant à la fois modernité et codes traditionnels du théâtre…

Avec « Nkenguegi », vous ne passerez pas une gentillette soirée culturelle. L’artiste ne veut pas finir parce qu’il ne veut pas se taire (ou le contraire) (il veut tout autant faire exploser les formats). Face à un monde trop monocorde, trop univoque, trop clair, Dieudonné Niangouna exclut d’être clair.

Aujourd’hui, il est devenu un des chantres de l’Afrique (du Congo notamment) et du monde.

Sa langue (c’est là le vrai spectacle où nous sommes conviés) – pendant – prolongement – antagonisme – du monde, est riche, dense, touffue, comme une forêt des tropiques. Elle est nerveuse, tempétueuse, colérique, comme un torrent d’Afrique.

Elle est généreuse.

Pas de politesse entre nous. Pas de courtoisie. On ne va pas se caresser dans le sens du poil, ni se regarder dans le blanc de l’œil, ni entre gens de théâtre, ni entre artistes et gens de l’institution, ni entre acteurs et spectateurs, ni entre blancs et noirs, ni entre noirs non plus : on n’a pas le temps. On ne s’assagit pas, on ne va pas devenir un agent discipliné, un docile petit officier de l’art, semble-t-il dire.

Le monde crie, il s’agit de crier de conserve et, entendra qui pourra, Dieudonné Niangouna crie avec lui.

Allez voir sa nouvelle pièce. Allez le soutenir et encourager ses comédiens. A Lausanne (à Théâtre de Vidy) jusqu’au 5 novembre 2016, à Bobigny (MC93), à Francfort (Künstlerhaus Mousonturm), à Nantes (Le Grand T)…

Texte et mise en scène : Dieudonné Niangouna ; Collaboration artistique : Laetitia Ajanohun ; Scénographie : Papythio Matoudidi, Dieudonné Niangouna ; Création et interprétation musicale : Chikadora, Pierre Lambla, Armel Malonga ; Vidéo : Wolfgang Korwin, Jérémie Scheidler ; Costumes : Vélica Panduru ; Son : Félix Perdreau ; Lumière : Thomas Costerg ; Régie générale : Nicolas Barrot ; Régie plateau : Papythio Matoudidi ; Création masques : Ulrich N’Toyo

Avec : Laetitia Ajanohun, Marie-Charlotte Biais, Clara Chabalier, Pierre-Jean Etienne, Kader Lassina Touré, Harvey Massamba, Papythio Matoudidi, Daddy Kamono Moanda, Mathieu Montanier, Criss Niangouna, Dieudonné Niangouna.

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