« Nobody » d’après les textes de Falk Richter, mise en scène Cyril Teste (2016)

Dans son œuvre, Falk Richter parle souvent de souffrance et de mal-être dans les domaines aussi variés que l’amour, le couple, la politique, la guerre et le monde du travail.

Pour concevoir « Nobody », Cyril Teste a puisé à travers l’œuvre complète de l’auteur allemand, notamment « Sous la glace » et « Le Système ».

On entend la langue managériale et le jargon du coaching d’aujourd’hui : « Benchmarker » « Manager » « Lead » « Deadline » « Brainstorming » « Dealer » « Débriefing » « Phoning » « activités outdoor » « pitch » « activité en mode Bootstrap » « faire du C2C » (customer to customer),

et des phrases toutes faites comme : « donner à l’équipe un feedback pointu » « recentrer sur le cœur de métier » « accepter les risques » « créer du possible » « capitaliser les opportunités du marché » « mettre en avant son excellence dans tous les domaines » « conquérir les avantages concurrentiels à long terme » autant d’expressions qui pourraient être des slogans d’agences de publicité.

Pour parler des dérives du management décrites dans les pièces de Falk Richter, Cyril Teste et Julien Boisard au sein de leur collectif MxM ont imaginé un dispositif qui nous met (non sans humour) en présence des bureaux d’une entreprise de consulting dans le secteur de la restructuration : OUTSOURCE.

Derrière la baie vitrée de l’entreprise, les personnages se laissent apercevoir en plein labeur sous les éclairages blancs et dans le cadre froid (« Sous la glace ») à divers moments de la journée : arrivée au bureau, prise de contact avec les collègues, réunions d’évaluation, séances de coaching, consultations avec la psychologue de l’entreprise, brainstorming au sujet de la préparation d’une comédie musicale hyper-formatée (l’avenir étant dans la culture), soirée « newies », etc.

A tel régime, les télescopages entre obligations professionnelles et vie privée et les dérapages sur les différents postes de travail ne manquent pas : appels répétés d’une conjointe alarmée et ou d’une mère trop intrusive, pressions de la hiérarchie, désolidarisation entre collègues, convivialité de façade (« On se fait un squash après ? »), scènes de drague (hétéros ou homos), blagues sexuelles…

Pour nous faire toucher du doigt cette atmosphère déshumanisée, Cyril Teste (même si c’est la marque de fabrique de son collectif) a choisi de tenir les spectateurs à distance par l’édification – nouvelle manière – du quatrième mur, en le rendant infranchissable et en plaçant cette société dont nous n’apercevons pas tous les coins reculés : cage d’ascenseur, toilettes-wc, circulations dérobées… derrière cette baie vitrée, sous l’objectif omniprésent des caméras.

En effet, la représentation est suivie par deux cameramans et autres caméras fixes, les images sont créées sous nos yeux, le montage est réalisé sur-le-champ et le film est retransmis en direct sur un écran situé au-dessus de la scène.

Par ce dispositif ingénieux et le mode de jeu des comédiens, fond et forme des pièces de Falk Richter se rejoignant, nous éprouvons le sentiment d’assister à la diffusion d’une série télévisée sur le monde de l’entreprise et ses nouveaux modes managériaux.

Sommes-nous encore au théâtre ? En la personne de comédiens, avons-nous encore en face de nous des être humains ?

Avec « Nobody » (même s’il faut se garder de toute affirmation tant l’imagination dans ce domaine paraît fertile), Cyril Teste et Julien Boisard ont sans doute atteint le point extrême de ce qu’il est aujourd’hui possible de faire en matière d’imbrication entre le théâtre et la vidéo.

C’était avant-hier et hier au théâtre Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon.

La prochaine représentation aura lieu le 11 décembre au Théâtre Jean-Vilar / Vitry-sur-Seine dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin.

D’après les textes de Falk Richter ; Mise en scène : Cyril Teste avec le collectif d’acteurs La Carte Blanche : Elsa Agnes ou Valentine Alaqui,Fanny Arnulf, Victor Assié, Laurie Barthélémy, Pauline Collin, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Quentin Ménard, Sylvère Santin,Morgan Lloyd Sicard, Camille Soulerin, Vincent Steinebach, Rébecca Truffot ; assistanat à la mise en scène : Marion Pellissier ; scénographie : Cyril Teste et Julien Boizard ; lumière : Julien Boizard ; chef opérateur : Nicolas Doremus ; cadreur : Christophe Gaultier ; montage en direct et régie vidéo : Mehdi Toutain-Lopez ; musique originale : Nihil Bordures ; chef opérateur son : Thibault Lamy ; régies générale, lumière et plateau : Julien Boizard, Guillaume Allory et Simon André ; régie son : Nihil Bordures et Thibault Lamy ; construction Théâtre du Nord, Side up concept, Julien Boizard et Guillaume Allory ; coiffures : Tony Mayer ; régie costumes : Marion Montel ; les comédiens sont habillés par agnès b.

Production Collectif MxM ; Coproduction Collectif La Carte Blanche ;Festival Printemps des Comédiens ; LUX Scène nationale de Valence ;La Comédie de Reims ; Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains ; Monfort Théâtre ; Avec le soutien de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier Languedoc-Roussillon, du DICRéAM, de la Mairie de Paris, du Goethe Institut et de Montpellier Méditerranée Métropole

Falk Richter est édité chez L’Arche Editeur, traduction Anne Monfort.

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