« Toni Erdmann » de Maren Ade (2016)

Il n’y a pas une seule goutte de sang versée, pas un seul coup porté, pourtant « Toni Erdmann » de Maren Ade (2016) est un (très grand) film ultra-violent. Dans notre univers capitaliste, ultra-violence des rapports humains, du monde du travail en général, du monde de l’entreprise en particulier et ultra-violence des rapports familiaux (en l’occurrence ici des rapports père/fille). Spécialiste ès-pitreries résidant en Allemagne, le père Winfried, alias Toni Erdmann, muni de ses accessoires de farces et attrapes, vient à la rencontre (à la reconquête) de sa fille qui travaille comme consultante dans une multi-nationale à Bucarest. Inès décroche de gros contrats, elle semble avoir une vie bien remplie. En bon situationniste qu’il est (l’humour faisant partie de sa panoplie) – en père inquiet pour la santé de sa fille – Winfried interroge Inès sur le sens et la qualité de sa vie : qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Que signifie être heureux ? Qu’est-ce que le bonheur ? Ayant bien d’autres préoccupations à l’esprit (comment licencier des milliers d’ouvriers roumains pour le compte de ses employeurs ? Comment faire face aux exigences extravagantes de ses supérieurs hiérarchiques masculins ? Comment résister au stress du travail ?) Inès refuse – non sans violence – de répondre aux questions de son père (sur le mode : « De quoi je me mêle ? » ou « Qu’as-tu fait – toi – de ta vie pour me faire la leçon ? ») Le film se déroule sur fond de la misère des Roumains que les « occidentaux » (ceux de l’Ouest) n’aperçoivent (et nous-mêmes spectateurs) qu’au détour d’une image ou par l’embrasure d’une porte ou d’une fenêtre : petites filles dans une arrière-cour boueuse d’une maison réclamant des bouteilles de lait – vides – qu’une vieille femme s’apprête à jeter à la poubelle ; hommes débrouillards réussissant à forcer la serrure de menottes ; auprès d’un puits de pétrole, travailleur sans gants de sécurité se faisant aussitôt licencier…
Les questions du père ne trouveront un embryon de réponse (et encore : inaccomplie, tragiquement inachevée) qu’à l’ultime fin du long-métrage (2 h 42) magnifique. 

Autre film de Maren Ade : « Everyone Else » (avec Lars Eidinger) (2009)

Un homme, une femme en vacances en Sardaigne dans la maison de la mère de l’homme. Ils se connaissent à peine. De la confusion, ou pour mieux dire, de l’ambiguïté des sentiments. Après les premiers émois, après l’idylle de l’entente sexuelle, les membres du couple se découvrent. Qui suis-je réellement dans ma relation à l’autre ? Qu’est-ce que j’attends d’une relation amoureuse ? Qu’est-ce que j’attends de mon couple ou d’une éventuelle vie de couple ? Une fois terminée la période en vase clos du couple, comment le couple se comporte-t-il en relation avec les autres (notamment avec les autres couples) ? Qui suis-je ? Qui sont les autres ? Qu’est-ce que je n’aime pas chez l’autre, chez les autres et que je découvre en compagnie des autres ? Comment je garde mon libre-arbitre, mes goûts, mon jugement, mon indépendance dans ma relation à l’autre ? Comment je mets en balance ce qui me plaît chez l’autre (son physique, son charisme, sa profession, etc.) et ce qui me déplaît (sa veulerie, son égoïsme, sa versatilité, une certaine lâcheté) ? Que fais-je même lorsque l’autre exerce sur moi son comportement de butor ?

Le tout vu avec une grande finesse…

 

 

 

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