« Chekhov’s First Play » d’après « Platonov » de Tchekhov, mise en scène Dead Centre : Bush Moukarzel et Ben Kidd (2017)

« Chekhov’s First Play » d’après « Platonov » de Tchekhov, mise en scène Dead Centre : Bush Moukarzel et Ben Kidd (jeunes artistes dublinois).

Bush Moukarzel et Ben Kidd, retenez bien ces noms, désormais il faudra absolument suivre ce qu’ils font.

Bush Moukarzel et Ben Kidd réalisent exactement le spectacle que nous n’attendons pas. Ou plutôt, ils réalisent exactement le théâtre que nous espérons. Souvenir de la première phrase du Manifeste pour un Nouveau Théâtre de Pasolini : « Le théâtre que vous attendez, même sous la forme de nouveauté totale, ne pourra jamais être le théâtre que vous attendez. »

Au moment de l’entrée dans la salle, sur chaque siège, attendent des casques audio pour les spectateurs. Placé devant le rideau rouge fermé, un personnage non dénué d’humour (le metteur en scène) (muni d’un revolver, nous explique-t-il, pour l’employer comme de coutume à la fin des pièces de Tchekhov) vient nous donner les consignes d’usage pour l’utilisation du casque et les raisons dudit casque. Ayant remarqué que sa pièce n’était pas comprise selon son vœu par le public, il se propose d’expliquer la pièce et ses intentions de mise en scène au fur et à mesure de la représentation. Donc acte…

Le rideau s’ouvre. Le domaine (très convenu) d’Anna Petrovna Voïntseva apparaît. En fond de scène, la façade de son grand manoir (en briques rouges irlandaises). Au rez-de-chaussée et à l’étage de nombreuses grandes fenêtres. A l’avant-scène, dans le jardin ou dans la cour du manoir, plein centre, la table des convives. Nous tournant le dos Anna Petrovna Voïntseva attablée attend ses invités (invités du public par la même occasion).

« Chekhov’s First Play » démarre comme la pièce « Platonov » : Les personnages entrent un par un chez Anna Petrovna Voïntseva, ensuite ils attendent Platonov et tous ne parlent que de lui.

Hormis les commentaires incessants du metteur en scène dans le casque, le spectacle jusque-là a tout juste. En dehors – bis repetita – des commentaires incessants du metteur en scène, au démarrage très drôles, puis potaches, puis peu-à-peu lassants et enfin lourds, nous assistons exactement à ce que nous attendons d’une pièce de Tchekhov (même si celle-ci, Platonov, est qualifiée par les metteurs en scène dublinois de mauvaise pièce).

Tout est juste : le décor, les costumes (dans des tissus beiges, en tenues d’ « époque » estivales), l’atmosphère, le rythme, la mondanité, l’ennui. Rien n’est malséant (excepté les commentaires, dans les casq…). « On s’ennuie doucement » dixit les personnages de Platonov et à ce régime au bout de quelque vingt bonnes minutes, nous commençons à nous lasser nous aussi les spectateurs et à nous laisser prendre par l’idée que si le spectacle dure ainsi, tandis que l’attente de Platonov se prolonge (en forme de boutade dans nos casques, le metteur en scène songeant à voix haute émet l’idée de la situation de Platonov parmi les spectateurs anonymes), nous spectateurs commençons à nourrir le regret d’être venu-e-s assister à ce spectacle ennuyeux (en dépit du ton juste, de la qualité du jeu, etc.)

Quand l’ennui est à son apogée, soudain c’est le (très gros) coup de théâtre (le premier d’une longue série qui ne se tarira plus jusqu’à la fin du spectacle).

Une énorme sphère chute des cintres, et par un mouvement de balancier, fracasse le (haut du) décor.

Dans le public, un homme (anonyme, muni comme les autres spectateurs d’un casque audio qu’il ne quittera pas, habillé en « civil » : pantalon jean noir, chemise anthracite, veste rouge bordeaux) se dresse et monte sur la scène.

Une musique (entraînante et moderne) se fait jour.

Les personnages de Tchekhov sont tétanisés.

L’homme anonyme qui restera jusqu’au terme de la pièce un peu étonné rejoint les autres personnages à table. De toute la pièce (excepté à la fin pour dire son unique et dernier mot), il restera muet. Tour à tour, ce sont les autres personnages qui lui parlent. Tous le veulent (comme il ne répond pas) tel qu’ils veulent qu’il soit.

Une des questions latentes de la pièce énoncée dans le prologue par le metteur en scène est : « qui suis-je ? ».

Sur fond sonore omniprésent, seuls les autres personnages parlent avec fièvre et projettent sur Platonov (support de leurs projections et de leurs fantasmes : Néo- « Théorème » de Pasolini) la réponse qui leur sied.

La mise en scène, jusque-là très conventionnelle, part en vrille.

Au démarrage de facture très « classique » – très fin de siècle (le XIXième russe-irlandais) – (exceptée, etc.), la mise en scène glisse du classicisme à la post-modernité

Pour finir dans un « chaos » (maîtrisé) : enduite d’un produit inflammatoire, la sphère-boulet s’enflamme. Sur fond de musique moderne, les personnages s’élancent dans une danse de comédie musicale. Triletski, colonel à la retraite, se dévêt et va prendre la place laissée vacante par l’interprète anonyme de Platonov dans le public. Plusieurs personnages se pourvoient de perfusions, celle de Platonov est remplie de vin. On administre des coups de marteau-piqueur au sol, des coups de massue dans la façade. Un personnage dont on ne comprend pas le rôle exact fait son apparition en tenue de motard. Un chantier (au sens propre du mot) est ouvert dans la propriété (plot, ruban de chantier). Un personnage vomit du sang sur lui en abondance. Sophie Égorovna Voïntseva quitte sa jupe et la passe à Platonov. Refaisant son apparition, le pistolet circule, on organise une roulette russe… Au moment où le pistolet arrive à Platonov, le narrateur-metteur en scène, méta-personnage, interrompt le geste de l’intellectuel-instituteur et le somme de vivre. Tandis que Platonov regagne le public sur la fermeture du rideau rouge, le metteur en scène ayant pris sa place se suicide.

Platonov se retrouve isolé devant le rideau rouge face à nous.

C’est alors qu’il ouvre la bouche et qu’il prononce son seul mot de la pièce…

Magistral.

Restent deux représentations au Théâtre de Vidy, ven 19 mai à 20 h et sam 20 mai à 17 h 00.

Courez-y !

Texte : Anton Tchekhov, Bush Moukarzel, Ben Kidd ; Mise en scène : Bush Moukarzel, Ben Kidd ; Scénographie : Andrew Clancy : Chorégraphie : Liv O’ Donoghue ; Lumière : Stephen Dodd ; Son : Jimmy Eadie, Kevin Gleeson ; Costumes : Saileóg O’ Halloran ; Effets spéciaux : Grace O’ Hara ; Maquillage : Bridge Lucey ; Régie de tournée : Nic Ree ; Régie générale : Barbara Hughes ; Assistanat régie : Ellen Kirk ; Technique : Eugenia Genunchi

Avec : Andrew Bennett, Liam Carney, Aoife Duffin, Breffni Holahan, Clara Simpson, Dylan Tighe

Production : Battersea Arts Centre – BAC, Londres – Irish Arts Center, New York

Coproduction : Dublin Theatre FestivalBALTOSCANDAL, Rakvere –TNBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – NXTSTP avec le soutien du programme culturel de l’Union européenne

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