« Les 120 Journées de Sodome » inspiré par Pasolini et Sade, mise en scène Milo Rau (2017)

Milo Rau ose tout. La gageure d’adapter « Salo ou les 120 jours de Sodome » de Pier Paolo Pasolini au théâtre avec des comédiens handicapés (du collectif Theater Hora basé à Zurich) et d’autres comédiens en pleine possession de leurs moyens est une réussite.

On retrouve les marques de fabrique des spectacles de Milo Rau : l’usage de la caméra, l’image plein cadre et frontale, un certain goût pour un décor compassé, l’intrication entre le réel et la fiction.

Quand d’aucuns tentent de faire du réel à partir de la fiction, Milo Rau réalise de la fiction avec du réel ; et chez Milo Rau, les incursions de réel dans la fiction sont toujours stupéfiantes.

Cette après-midi (les représentations avaient lieu les 1er et 2 avril), le public de l’Arsenic – centre d’art scénique contemporain de Lausanne (dans le cadre du Festival Programme Commun en collaboration avec le Théâtre de Vidy de Lausanne) était sous le choc.

Dans « Les 120 Journées de Sodome », Milo Rau mêle les reconstitutions du film de Pier Paolo Pasolini, le roman de Sade, certains poèmes de Pasolini : « Je suis une force du passé », etc. et des témoignages de comédiens handicapés ou en pleine possession de leurs moyens.

Jalonnant la reconstitution du film de Pasolini par le double biais d’un théâtre de cérémonie (comme dans le film de Pasolini et dans le canevas du roman inachevé de Sade, une comédienne exécute des récits pour mettre nos sens en éveil) et par des séances didactiques (les maîtres enseignent aux élèves ce qu’ils doivent savoir : « la Philosophie dans le boudoir » ; l’ensemble de la pièce est une leçon ironique réalisée par des comédiens en pleine possession de leurs moyens à l’intention de comédiens handicapés mentaux) Milo Rau réalise les scènes du film de Pasolini au pied de la lettre (et c’est tout d’abord cela qui laisse bouche bée) : la sélection des jeunes gens (ici handicapés mentaux), la comparaison des postérieurs (des culs), la reconstitution d’une scène de viol au théâtre (« comment le vit la comédienne violée ? », demande une jeune comédienne handicapée ; le comédien masculin répond pour sa partenaire : « Elle ne doit pas avoir une grande estime d’elle à jouer cette scène » ; la principale intéressée ne dit mot : ce qu’elle sent à jouer ce type de scène la regarde, le silence est éloquent) ; la reconstitution (de ce qu’il faut détruire dans l’univers de Sade et par conséquent dans le film de Pasolini) d’une scène d’amour (tout en délicatesse) (tout comme la mise en scène de Milo Rau dans son entier est pleine de tact : on ne se sent jamais mal à l’aise) jouée par un couple de comédiens nus (ou presque) handicapés ; à l’occasion d’un mariage, la scène de l’orgie et du banquet coprophage ; la scène homosexuelle (entre une comédien handicapé et un comédien en pleine possession de ses moyens) ; la scène de paraphilie (pratique sexuelle avec urine) ; et puis la scène de la mise à mort (toutes les scènes du films de Pasolini sont scrupuleusement exécutées) : le garrottage, le cisaillement des doigts, de la langue, du sexe ; l’énucléation, l’éventrement et la sortie de l’embryon ; la crucifixion (dont il est fait allusion dès le début de la pièce puisque à l’entrée du public, les comédiens handicapés sont assis à la table de la cène ; ils partagent le pain et le vin : le corps et le sang du Christ)…

Alors, des scènes de réel viennent brusquement télescoper les scènes de fiction. Insidieusement d’abord : comment tel ou tel comédien handicapé a vécu le visionnage du film « Salo » de Pier Paolo Pasolini ? Comment telle ou telle comédienne vit-elle son handicap ? Puis peu à peu, la présence du réel monte en charge : une jeune femme raconte une scène de viol qu’elle a subi (sans doute dans une institution) ; tandis que depuis une heure nous voyons des comédiens handicapés jouer aussi bien que des comédiens en pleine possession de leurs moyens, un comédien rappelle que dans neuf cas sur dix, les embryons présentant une anomalie et dont le diagnostic de trisomie 21 est porté sont éliminés dans nos sociétés occidentales ; la voix étranglée, un comédien ému raconte le choix que sa femme et lui ont fait d’avorter lorsqu’ils ont appris que l’enfant qu’ils attendaient était atteint de trisomie 21 (à la fin de sa confession, un comédien handicapé l’interpelle et lui lance : « Il est très bien ton monologue ! ») ; plusieurs comédiens handicapés parlent de l’impossibilité pour eux d’avoir des enfants (soit parce que cela leur est interdit ; soit parce qu’ils ont été castrés) ou même d’avoir tout bonnement une vie sexuelle (ayant en cela les mêmes problèmes de certaines autres catégories de personnes)…

L’appellation comédiens handicapés ou comédiens en pleine possession de leurs moyens au bout d’un moment n’a plus de sens. Le sort fait aux personnes en situation de handicap, nous le voyons bien, est infondé. Un très grand humanisme se dégage de ce spectacle hors-norme.

« The Dark Ages » en 2015 ; « Compassion. L’histoire de la mitraillette », « Empire », « The Cival Wars » en 2016 ; « Five Easy Pieces » (l’affaire Dutroux jouée par des… enfants en 2017)

En 2017, « Les 120 Journées de Sodome » est un très grand spectacle (espérons qu’il bénéficiera d’une grande tournée et que beaucoup de spectateurs pourront le voir).

Milo Rau est un très grand metteur en scène de notre temps.

Texte et mise en scène : Milo Rau ; Scénographie et costumes : Anton Lukas ; Vidéo : Kevin Graber ; Lumière : Christoph Kunz ; Dramaturgie : Gwendolyne Melchinger ; Recherche et collaboration dramaturgique : Rolf Bossart, Mirjam Knapp ; Assistanat mise en scène : Manon Pfrunder ; Direction artistique Theater HORA : Michael Elber, Nele Jahnke (remplaçante) ; Pédagogie théâtrale : Anne Britting

Avec : Noha Badir, Remo Beuggert, Gianni Blumer, Matthias Brücker, Nikolai Gralak, Matthias Grandjean, Julia Häusermann, Sara Hess, Robert Hunger-Bühler, Dagna Litzenberger Vinet, Michael Neuenschwander, Matthias Neukirch, Tiziana Pagliaro, Nora Tosconi, Fabienne Villiger.

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