« Place » mise en scène Adina Secretan (2017)

Adina Secretan est une (jeune) femme en colère.

Parce qu’elle s’indigne du sort fait aux réfugiés, aux mal-logés, aux sans-logis en Suisse (évidemment aussi en France et partout ailleurs en Europe),

Parce que la spéculation financière a contribué à l’augmentation des loyers et à la raréfaction de l’habitat (en Suisse, en France et partout ailleurs en Europe) (Se loger dans les villes suisses à Lausanne, à Genève, etc. est devenu depuis longtemps une vraie difficulté),

Parce qu’en dépit de la spéculation financière, de la raréfaction de l’habitat (pas pour tout le monde) et aussi parce que c’est son souhait, Adina Secretan en tant qu’artiste (précaire) est tenue de jouer son gentil rôle d’actrice culturelle à la demande (même informulée) et à la destination des habitants (aisés) du centre ville responsables de la même raréfaction de l’habitat,

Parce qu’en tant qu’artiste, jeune et femme (femme artiste etc.), Adina Secretan dispose sur le réseau des institutions culturelles (souvent dirigées par des hommes) de moins en moins de place (c’est le titre du spectacle : comment se faire sa place, une place, et surtout quand on a le désir de la prendre toute entière !) afin d’exercer tout simplement son art tandis qu’autour d’elle les marques de condescendance, de dédain, de suffisance ou de misogynie abondent,

Parce que cet environnement et ces conditions d’existence lui font peur,

Parce qu’elle n’est pas certaine de pouvoir tout simplement continuer à… habiter,

Pour toutes ces raisons, Adina Secretan réalise avec « Place » un spectacle en colère.

Ayant lu Gaston Bachelard, Deleuze et même certainement Guy Debord, connaissant sans doute le concept de psychogéographie et ayant certainement eu vent (même inconsciemment) du Lettrisme, un spectacle en colère chez Adina Secretan prend la forme, non sans quelques touches parfois d’humour et d’auto-dérision, d’un désir de ne faire ni théâtre, ni chorégraphie, ni tout simplement spectacle.

« Place » nous parle de la mort de l’art.

Alors, bien sûr, ceci est douloureux pour les spectateurs venus au théâtre pour voir un spectacle, mais c’est cela qu’Adina Secretan nous demande d’admettre.

Cela pourrait (être) paraître complaisant et envers Adina Secretan nous pourrions faire un procès en facilité (et le spectacle court parfois le risque d’y céder), mais la sincérité de la démarche nous parvient.

Noir.

Un bruit se faire entendre à droite dans l’obscurité, puis à gauche. Ce pourrait être une composition sonore musicale (un instrument ?). Peu à peu, la lumière se fait. On découvre un parterre de carrelages (instables) (les carreaux sont juste posés à même le sol) (quelques endroits dessinent des monticules). Une femme progresse lentement, ce sont ses pas qui provoquent les bruits. L’espace est beau, la lumière (une armada-batterie de projecteurs implantés en rangs réguliers et serrés de la scène côté jardin aux perches du plafond) (ce qui ne laisse pas de faire réfléchir, non sans intérêt, sur la « disproportion » des moyens utilisés, leur rôle et l’effet obtenu : nonobstant ma force de montagne, j’accouche d’une « souris ») reluit sur les carreaux. Peu à peu, un groupe se compose, faisant quelques pas hésitants sur la surface instable et sonore. Retirant quelques carreaux, le groupe s’aménage un asile où il trouvera refuge. Sur le mur du fond, le texte-manifeste (en gros lettrage) d’Adina Secretan apparaît. Une heure de peur, d’angoisse et de cri.

Lorsque (spectateur) on n’espère plus rien, lorsqu’on a démissionné de toute espérance, lorsque le cri du texte se fait le plus fort, comme un exutoire pour l’assemblée réunie, une accélération se produit, une musique intervient.

En Suisse et en France, nous avons les mêmes difficultés (la gentrification des centres villes, l’inégalité, les phénomènes de pauvreté, etc.). Les spectacles autocritiques suisses ne sont pas pléthoriques. Les spectacles autocritiques suisses radicaux ne sont pas très-très nombreux (pardon de l’exprimer ainsi).

Il reste encore une représentation ce soir 23 avril 2017 au Centre de Culture ABC de la Chaux-de-Fonds.

Mise en scène et écriture : Adina Secretan ; dramaturgie : Anne-Laure Sahy ; création sonore : Benoît Moreau ; scénographie et lumière :Florian Leduc ; assistanat scénographie : Pauline Brun ; régie générale et lumière : Félix Bataillou.

Jeu : Julie Bugnard, Olivia Csiky Trnka, Simona Ferrar, Joëlle Fontannaz, Mathias Glayre, Peter Palasthy.

Production : La Section Lopez ; Coproduction : Arsenic – centre d’art scénique contemporain – Lausanne ; Théâtre de l’Usine TU – Genève ;Bâtard Brussels – Bruxelles ; Centre de Culture ABC – La Chaux-de-Fonds.

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