« Le Temps et la Chambre » de Botho Strauss, mise en scène d’Alain Françon (2017)

Antichambre. Un vaste décor néo-classique. Une immense hauteur de plafond (plafond lumineux). A cour, une grande paroi boisée flanquée d’une porte également en bois à double-battant (l’entrée du grand appartement). Trônant dans la pièce, une haute colonne (rouge) dressée. Au lointain, un grand mur également rouge percé de deux portes : une à double-battant donnant accès à une autre pièce qui subira de nombreuses modifications (chambre à la lumière tamisée, vestibule, bureau, pièce en travaux, patio) au cours de la représentation (ce qui concourra à rendre l’appartement « vivant »). Au centre du mur du fond, une large ouverture donnant, via quelques marches carrelées, à la (fictive) salle de bain. A jardin, les portes d’une armoire murale servant de vaisselier et de réserve de vins et d’apéritifs. A jardin, trois grandes fenêtres qui bénéficieront d’éclairages à la Edward Hopper lors de la levée des grands stores d’intérieur en tissu. Deux fauteuils clubs (l’un tourné vers les fenêtres, l’autre vers l’intérieur de la pièce) et une table basse suffisent à habiter l’ensemble.

Dans cette immensité (bâtie en perspective), Alain Françon réalise un théâtre de protocoles domestiques (situations de « vie courante » : Olaf : « Je m’habille tôt le matin, je prépare le café, j’arrose les fleurs, je fais les courses, je prépare le café une deuxième fois et je me redéshabille. ») confinant, comme la pièce de Botho Strauss incite, à la métaphysique.

A chaque nouvelle scène, le décor, véritable partenaire des personnages, change de « fonction ».

Deux personnages (Julius et Olaf) vêtus en complets trois pièces gris devisent dans la chambre (antichambre de la vie ou du trépas ?) pour tuer ? combler ? le temps : « Tu n’as pas encore regardé par la fenêtre aujourd’hui. » Non dénués de fantaisie, les « deux grands commis de l’état » impassibles (Dupont et Dupond ? Bouvard et Pécuchet ?) reçoivent leurs convives (première situation domestique).

Les bourdonnements de sonnette pressants se succèdent. Sans prévenir (comme si leurs venues étaient naturelles) les visiteurs (civils) investissent l’appartement « désert » et peuplent leur commune solitude (collective) (Hopper) bardés de leurs névroses et de leurs fêlures (la gentille loufoquerie des personnages) : une passante avec sa valise (la fille de la rue), l’impatiente, l’homme sans montre (cherchant sous les fauteuils ou sous les radiateurs s’il ne la trouverait pas par hasard dès son entrée), l’homme en manteau d’hiver et la femme sommeil (avec une petite culotte en tout et pour tout pour habillement)…

La vie courante se prolonge. A chaque moment, ce sont des rencontres ratées (entre inconnus), des germes d’histoires qui auraient pu devenir des histoires d’amour.

L’appartement fait salon, nouvelle scène de « réception » (scène de l’apéritif) en prévision d’une co-location entre un homme et une femme ; l’appartement fait chambrée, la scène de ménage (la dispute hystérique dans un couple) au sujet de leur interprétation divergente du mythe de Médée ; l’appartement fait derechef salon, la scène du dîner à la chandelle (entre un pdg offrant un job et une ‘’postulante’’ non intéressée, qui n’est pas venue pour « ça ») ; l’appartement fait salle d’attente, trois hommes en concurrence se présentent à un entretien d’embauche (l’employeur est une femme) ; l’appartement (dont une pièce est en travaux et dont les meubles sont recouverts de draps blancs) change de main : une femme sous-loue son appartement à un homme, c’est la transmission des clefs et des consignes, la femme finalement embrasse l’homme et ne partira pas. L’appartement fait derechef salon avec ces deux fauteuils clubs, les deux hommes grands commis de l’état ont une scène de ménage (Olaf ne se sentant pas suffisamment considéré) ; l’appartement devient lieu de passage ou grand hall d’entrée (rue également) : deux collègues de bureau faisant la pause déjeuner (sandwiches) ne portent pas assistance à un homme qui fait un malaise.

Qu’est-ce qui ressort de tout « ça » ?

Marie Steuber : « J’habite au milieu de la ville et au milieu du trafic déferlant les grandes pièces m’entourent silencieuses dans lesquelles qui donc se sentirait chez soi ? Pas même mon pain, ma table, ma radio, mon sucrier. Nous avons tous été purement et simplement oubliés. Laissés là. Pas rangés. Légués à la-sauve-qui-peut, ainsi sommes-nous mes affaires et moi. J’habite : je partage la passivité sans borne de ma table, mon sucrier, ma radio. J’entends, je demeure. »

L’incroyable fossé entre les personnages, l’incroyable solitude (métaphysique) qui règnent entre eux, leur profonde incommunicabilité.

Une grande tenue. Un grand savoir-faire. Une Maîtrise. Un grand théâtre classique.

Festival Théâtre en mai, Dijon, les 19, 20 et 21 mai 2017.

« Le Temps et la Chambre » de Botho Strauss ; texte français Michel Vinaver ; mise en scène Alain Françon; avec Antoine Mathieu, Charlie Nelson, Gilles Privat, Aurélie Reinhorn, Georgia scalliet de la comédie française, Renaud Triffault, Dominique Valadié, Jacques Weber, Wladimir Yordanoff et la voix d’Anouk Grinberg.
Assistant à la mise en scène : Nicolas Doutey ; dramaturgie : David Tuaillon ; décor : Jacques Gabel ; lumières : Joël Hourbeigt ; costumes : Marie La Rocca ; musique : Marie-Jeanne Séréro ; son : Léonard Françon; coiffure maquillage : Pierre Duchemin.

Coproduction : Théâtre des nuages de neige (producteur délégué), TNS-Théâtre National de Strasbourg, La Colline – Théâtre National.

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