« Still in Paradise » Yan Duyvendak, Omar Ghayatt (2016)

Il n’y a peut-être que Yan Duyvendak (et pour l’occasion son acolyte Omar Ghayatt) pour demander aux spectateurs désireux d’assister à l’une de leurs représentations de se déchausser avant d’entrer en salle (et de se défaire de ses autres effets personnels : vestes, sacs, etc.) avant d’aller s’asseoir à même le sol ou sur des chaises ou sur des coussins positionnés de manière volontairement désordonnés (« parce que vous serez amenés à beaucoup bouger au cours de de la représentation » prévient-on) et cela, c’est sûr, crée aussitôt un certain « rapport »…

Pour ouvrir la représentation, les deux artistes (accompagnés d’un interprète franco-égyptien Georges Daaboul) expliquent le déroulement de la soirée. Ils travaillent à ce projet, précisent-ils, depuis une dizaine d’années : la première version s’intitulait « Made in Paradise » en 2008.

Pour traiter de leur sujet, – quel sujet ? : « la rencontre de l’autre », autrement dit celle d’un artiste blanc occidental agnostique d’origine néerlandaise établi depuis de nombreuses années à Genève avec un artiste d’origine égyptienne musulman (pratiquant ?) vivant depuis plusieurs années à Berne, autrement dit encore « à travers eux » la rencontre de l’occident et de l’orient -, ils ont déjà produit douze fragments intitulés (diversement) : « Action », « Boum ! », « Djihad Beauté », « Vie secrète », « L’autre côté », « Cartographie », « Home », « Burqas », « Yeux fermés », « I Love you », etc. (et un jour ils espèrent arriver à en réaliser mille-et-un…)

Comme au cours de la soirée ils n’auront pas le temps de les montrer tous, ils proposent aux spectateurs de choisir, par l’intermédiaire d’un vote à mains levées, cinq fragments sur douze (ce qui représentera déjà deux heures et demi de spectacle).

Pour favoriser le choix, avec l’appui du traducteur (doublure d’Omar Ghayatt), les deux performers (aussitôt dit, aussitôt fait) se lancent dans les présentations (qui sont autant de petites représentations en soi) des douze fragments, sous forme de pitchs, de bandes annonces publicitaires plus attractives les unes que les autres puisque chaque fragment aux dires de leurs promoteurs est plus prometteur que le suivant : « Ne ratez pas celui-là, c’est mon préféré », etc.

Au cours des dites-présentations, des photographies  de Donald Trump, d’Emmanuel Macron, du 11 septembre 2001, des Femens fusent et lorsqu’au cours de leurs pantomimes les artistes feignent de s’entretuer ou de tirer directement sur le public (ou de le menacer) avec une panoplie d’armes au poing ou de kalachnikovs factices, immédiatement derrière la légèreté de l’interprétation point la gravité du sujet puisée à même l’actualité la plus brûlante : attentats terroristes, Daesh, islamo-fascisme, islamophobie, migrants, etc.

Hormis « Sound of music » en 2015 (comédie musicale faussement futile), à mi-chemin entre le théâtre et les arts plastiques, Yan Duyvendak réalise un théâtre de « situation ». Dans « Please continue Hamlet » en 2011 (toujours en tournée – prochainement les 7 et 8 juillet 2017 au Festival Clásicos en Alcalá en Espagne), de vrais magistrats, avocats, procureurs, huissiers, etc. jugent l’affaire Hamlet-Ophélie. Cousin germain de ce dernier, « Still in Paradise »  présente un théâtre « actionniste » ou d’intervention (« un théâtre d’ateliers » pourrait-on dire presque) : aux travers d’échanges artistiques et humains, un couple d’artistes  occidental et oriental se rencontrent et se confrontent.

Choisis par la majorité du public, les cinq fragments démarrent (auxquels un sixième sera imposé puisque ce dernier, expliquent les artistes, ils veulent « absolument le montrer »).

Le premier fragment (à juste titre) intitulé « Action » présente une série d’extraits de films américains qui (sous couleur de divertissement de masse) véhiculent une image absolument négative du « musulman » (le montage des extraits est évidemment édifiant) : un terroriste, perclus de haine, l’œil injecté de sang, s’apprête à détruire l’Occident à travers Les Etats-Unis … Quand autrefois, dans ce type de films (produits industriels idéologiques anti-cinématographiques au possible), le russe était l’ennemi, aujourd’hui l’arabe musulman l’a détrôné et est devenu l’ennemi public n°1. Pendant la diffusion des images, les deux artistes produisent la bande sonore (armés de leur seule voix) ou bien deviennent la doublure des acteurs (Arnold Schwarzenegger, Bruce Willis) de ce cinéma hollywoodien. Au terme du premier fragment, guerre d’images (images contre images), Yan Duyvendak de la manière la plus neutre possible décrit les scènes (ces images-là ne nous seront pas montrées bien que nous les connaissions tous, sans les avoir vues) de décapitations d’occidentaux en combinaisons oranges par des soldats de l’Etat Islamique en tenues vestimentaires noires.

Le deuxième fragment, certainement le plus fort, offre pendant dix minutes, montre en main, l’occasion au public d’échanger, en dehors de toute intervention et commentaire des artistes, « tout » ce qu’il sait au sujet de l’Islam. Et l’on peut être momentanément surpris, en tant qu’occidental, de ne rien savoir ou pas grand-chose au sujet de cette religion (donc au sujet de  l’Autre) (pas plus sur cette religion que sur une autre d’ailleurs) (lorsqu’on est athée) (même si tout ce que le public échangera par la suite sera finalement reconnu).  Durant ces dix minutes, le public (force du collectif) réussira à prononcer tout ce qui peut être dit d’essentiel (lors d’une approche sommaire) au sujet de cette religion, quand aux détours de la contribution d’une spectatrice, le terme « Islam » se dévoilant signifier « Soumission » (à Dieu), la signification du roman de Michel Houellebecq (« Soumission ») s’éclaire rétrospectivement…

Dans le troisième fragment, les deux artistes (la traduction par son double d’Omar Ghayatt conférant toujours aux paroles de ce dernier une certaine distance) débitent dans un micro une suite de banalités, de sentences, de lieux communs, de contre-vérités, au sujet de l’Islam, des Migrants, de l’occident, etc.

Dans le quatrième fragment, les deux protagonistes (l’un occidental, l’autre oriental) positionnés à l’écart pour se filmer (leurs images sont retransmises sur un drap tendu dans la salle), se prêtent au jeu d’énoncer en public leur croyance au sujet de ce que l’autre pense à propos d’une série de mots (soigneusement choisis) : racisme, honnêteté, vie après la mort, miracle, écologie, homosexualité, démocratie, Dieu, argent, Cuba, etc.

Parce que la première fois où Omar Ghayatt a connu l’expérience d’exécuter, dans une église copte, le signe de la croix dans l’ignorance de sa signification, l’artiste égyptien se propose, dans le cinquième fragment, d’expliquer la signification des gestes religieux musulmans avant d’inviter les spectateurs qui le souhaitent à faire sous sa conduite les gestes de la prière musulmane (une trentaine de spectateurs-trices se prêteront volontiers à l’exercice).

Enfin, sixième et ultime fragment (le fragment imposé), les deux artistes partagent en public un de leurs désaccords survenu au cours de la réalisation de leur projet (lors de la représentation, on sent le caractère non-factice du désaccord, toujours aussi vivace, à tel point qu’il aurait même pu mettre le tandem en danger) : lorsque Yan Duyvendak a exprimé le souhait d’intégrer un migrant au sein de leur spectacle, ce souhait fut complètement refusé par Omar Ghayatt : « Un spectacle n’est pas un zoo. » (A cet instant, on songe au travail controversé du photographe espagnol Santiago Sierra ou bien, – moins « polémiques » ou polémiques d’une autre façon –, aux spectacles de Milo Rau), Yan Duyvendak souhaitait inviter sur la scène une vraie victime.  Parmi les arguments opposés à cette idée par Omar Ghayatt, on retrouve un argument fréquemment utilisé par les étrangers les plus récemment arrivés (souvent par voies légales) dans un pays hôte : « On ne va pas accueillir une légion de profiteurs »… (Ce qui ne laisse pas de mettre mal à l’aise évidemment).

Alors, au lieu d’exhiber un migrant au public, Omar Ghayatt et Yan Duyvendak s’emploient à décrire le périple, étalé sur deux-trois-quatre ans, de l’un de ces migrants, depuis le départ de la Syrie jusqu’à son arrivée à Calais, avec les rebondissements, les multiples stations et les retours en arrière ; itinéraires et aventures particulières toujours plus extraordinaires et incroyables les uns que les autres, accomplis, on le sait, au péril de la vie…

Ainsi s’achève « Still in Paradise ».

Selon le résultat du vote du public, la représentation du lendemain pourra être toute autre…

On pourra découvrir ce spectacle en Avignon du 6 au 25 juillet 2017 à La Manufacture, La Patinoire, 2483 chemin de l’Amandier, 84000 Avignon (Sélection Suisse en Avignon).www.lamanufacture.org

Conception et scénographie : Yan Duyvendak, Omar Ghayatt ; Traduction et performance : Georges Daaboul ; Collaboration scénographie : Sylvie Kleiber, avec : Georges Daaboul, Yan Duyvendak, Omar Ghayatt.

Production déléguée : Dreams Come True, Genève ; Coproduction :  Théâtre de l’Arsenic, Lausanne ; Dampfzentrale, Bern ; GRÜ, Genève ; La Bâtie-Festival de Genève ; Co-realisation : FRAC Alsace ; Montévidéo, Marseille.

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