« Jean-Pierre, lui, moi » de et par Thierry Combe (2017)

Spectacles « éducatifs », spectacles à thème ou autobiographiques, « stand up », théâtres « d’apostrophe » ou « d’intervention », nul n’est tenu d’être adepte, et pourtant…

Bien que le spectacle de Thierry Combe relève un peu de tous ces genres, il n’en est pas moins (du fait de la personnalité même de l’auteur-interprète) captivant.

Avec « Jean-Pierre, lui, moi », Thierry Combe nous attrape d’emblée parce qu’il ne triche pas et qu’il ne ment pas. Seul, il pouvait faire ce spectacle. Un autre que lui (pour interpréter son rôle) n’aurait aucun sens ni aucun intérêt.

Parce que Thierry Combe a véritablement un grand frère handicapé, on sent que ce frère aîné a été pour lui un poids ; poids si énorme qu’il a ressenti le besoin d’en faire un spectacle, théâtre-exorcisme donc (sans doute un peu), thérapeutique peut-être, « réparateur » pour lui mais aussi pour le public.

Pour « Jean-Pierre, lui, moi », Thierry Combe convie les spectateurs dans un cercle, une palissade en bois (cirque) : lieu d’analyse, de concentration artistique, de chantier provisoire, mais également d’enfermement, puisque Thierry Combe le dit – avec beaucoup d’humour – humour qui traversera tout le spectacle – mettant le sujet immédiatement sur la table : il s’agira de handicap, plus précisément de déficience intellectuelle, de pied bot et de trouble de la parole (Thierry Combe tient à être précis), lieu forteresse donc (« Forteresse vide » disait Bruno Bettelheim au sujet de l’autisme).

Une fois le public installé dans le cercle (lieu protecteur également), Thierry Combe, fermant la marche, accueille et s’adresse directement à lui : « Je vais faire une adresse publique ». Puis il enchaîne de longs développements (manière de contextualiser le projet et la rencontre) sur l’itinéraire et les méandres de sa création (avec post-it à l’appui, punaisés à même la palissade  – post-it formant la marque de fabrique de Thierry Combe – comme au bureau de sa compagnie sise à Plainoiseau dans le Jura – 39210 : Thierry Combe aime à préciser les codes postaux), manière de dire : « Voyez comme j’ai beaucoup cherché, comme mon sujet est labyrinthique, comme je suis désordonné, mais ne vous inquiétez pas : je vais tout réorganiser ».

Puis vient le tour de la présentation de l’espace scénique. Désignant un espace au sol entouré de scotch blanc : « Là c’est l’espace du handicap » (attention, il y reviendra plus tard, il ne s’agit pas de « l’espace du frère »). Là, par la représentation d’une chaise, c’est l’espace des deux parents (réunis en une seule entité – solidaires – faisant un seul et même corps face à la situation qui a été et qui est toujours la leur). Là, désignant un autre lieu scénique, « c’est mon espace » (lui : le frère) (rebaptisé Pascal pour les nécessités du spectacle). Là, montrant un autre lieu scénique, c’est l’espace du corps médical ; « Là c’est mon lit » (la préparation du spectacle l’ayant beaucoup fatigué, il a eu et il aura sans doute encore beaucoup besoin de se reposer), etc.

Le contexte posé : « Il s’agit de la tentative 26 » (Thierry Combe note et archive tout sur son dictaphone) : « A Besançon, le 20 juin 2017, il est 20 h 14, il fait 34,5°C » (c’est la température qu’il faisait effectivement hier soir au Petit Théâtre de La Bouloie de Besançon), ça y est … le spectacle démarre, puis sa transformation physique faisant, Thierry Combe nous met (sans prévenir) « en présence » de son frère… handicapé…

Tout au long de sa « tentative 26 »,Thierry Combe (comédien caméléon) (pantalon de survêtement gris anthracite, tee-shirt rouge, veste de survêtement verte à capuche) interprétera tous les personnages de sa pièce et sans cesser de faire des allers et retours entre ces derniers et le concepteur du projet qu’il est, confrontera le public à toutes les situations qu’il a vécues et qui l’ont marqué véritablement.

Car c’est là un des points forts du spectacle, la raison pour laquelle il nous touche, pourquoi le public accepte tout de lui : tout ce que Thierry Combe fait dans « Jean-Pierre, lui, moi » s’appuie sur des témoignages réels ou sur du vécu.

Dans le désordre : l’annonce par le corps médical à ses parents du handicap de son frère, l’enquête menée par Pascal pour connaître le nom du handicap de Jean-Pierre (« A quarante-six ans, votre frère est atteint d’une psychose infantile vieillissante ») (plus tard on lui annoncera une diphtose), la place envahissante du frère handicapé dans sa vie à lui, le regard des autres, le comportement maladroit des copains, l’omniprésence de la musique de variété dans leur vie commune (Johnny, etc.) ; la place des différents membres de la famille, le rôle des psychologues, des éducateurs, la vie de Jean-Pierre au foyer, le projet du comédien interprète d’avoir un enfant avec sa compagne et les questions que cela lui pose, etc.

Touché, le public l’est également lorsque Thierry Combe aborde d’autres questions plus délicates : le bruit de vocalise que son frère exécute en permanence depuis quarante-six ans, son absence de vie sexuelle, le poids constitué par la vie quotidienne lorsqu’on doit emmener Jean-Pierre aux toilettes par exemple (Thierry Combe réussit à faire jouer ce rôle par un spectateur). Quand il réussit à confier son frère (à un spectateur par exemple pour la scène des toilettes), le fait qu’on le lui ramène toujours à lui…

Tout ce que Thierry Combe convoque dans son spectacle est « vrai ».

A telle enseigne qu’il s’autorise l’expression (et le partage en public) de la sienne souffrance d’avoir un frère handicapé (à qui peut-il la confier cette souffrance sans coupable, cette épreuve sans responsable, cette douleur fatale : « C’est la faute à pas d’bol » ?) d’où une vraie colère exprimée à l’encontre du décor, manquant de tout renverser…

Puis de conclure : histoire de faire sentir au besoin que ce témoignage a eu et a toujours des implications sur de vrai-e-s gens, Thierry Combe passe un appel téléphonique à ses parents (âgés) et laisse une spectatrice avoir une conversation avec eux sur la manière dont ils ont vécu cette histoire (de vie) en tant que parents.

Pour parachever cette représentation, n’eût pu manquer que la (vraie) présence de Jean-Pierre…

Spectacle hommage : au frère absent, mais également au frère présent : Thierry Combe (en personne), « Jean-Pierre, lui, moi » est un objet vrai, un grand et beau moment de théâtre humaniste et populaire, dans le grand et beau sens du terme.

Prochaines représentations :

Les 7, 8 et 9 juillet Avant-première rue, Festival Les Zaccros d’ma rue, Nevers (58)
http://zaccros.org/

Du 20 au 23 juillet, Première, Festival Chalon dans la rue, Festival de Chalon-sur-Saône : http://www.chalondanslarue.com/

Le 25 août, Festival L’étéatrales, Lux (71)

D’autres dates suivront à Chevigny-saint-Sauveur, Bletterans, Saint-Marcel, Le Franois, Petit Noir, Saint-Claude, de nouveau Chalon-sur-Saône, etc.

Toutes les dates sur le site : http://www.pockettheatre.fr/jean-pierre-lui-moi

Equipe artistique de création : Thierry Combe, Patrice Jouffroy, Nathalie Pernette, Céline Châtelain, Sara Pasquier, Caroline Nguyen, Ben Farey, Fred Germain, Léo Giroflet.

Helene Dodet Photography

 

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