Ugo Rondinone

Artiste suisse né en 1964 à Brunnen, vit et travaille à New-York.

Son installation Seven Magic Mountains située à 20 minutes de Las Vegas dans le désert du Nevada s’intègre au paysage du désert.

Ces énormes rochers trouvés sur place sont peints et disposés en équilibre plus ou moins précaire. Leur disposition apparaît soit alignée soit chaotique selon l’angle de vue…

Ugo Rondinone : « Mes pièces d’art public sont toujours très accessibles, elles évoquent une imagerie forte, universelle et compréhensible par tout un chacun. J’ai voulu faire dans le désert le contraire de ce que j’avais fait avant avec la même matière, j’ai rendu la pierre artificielle. De près, ce pourrait être du polystyrène, du plastique, du caoutchouc car la peinture recouvre la roche. Alors que le Land Art utilisait la matière naturelle pour camoufler l’œuvre d’art dans le paysage, j’ai fait l’inverse, elle est transformée dans un environnement naturel. Seven Magic Mountains crée de la continuité et de la solidarité entre l’humain et la nature, l’artificiel et le naturel, l’avant et le maintenant.

J’ai fait la route entre Los Angeles et Las Vegas. A un moment donné, après une vallée interminable, il y a enfin une colline et en descendant, on voit le désert pendant longtemps, des paysages plats et un lac asséché.

Au cours des deux prochaines années, 16 millions de voitures vont passer là. C’était le lieu parfait pour mes montagnes magiques. Le désert est très monotone, il n’y a pas d’autre couleur que du brun et un peu de vert, les tons de terre. J’ai choisi les plus agressives des couleurs artificielles. Le soleil du désert illumine les pigments, ainsi même quand il se couche on voit briller les statues.

J’aimais aussi l’idée qu’on les voit de très loin et qu’elles deviennent plus grandes à mesure qu’on s’en approche. Elles mesurent entre dix et onze mètres de haut, mais dans le désert ça ne veut rien dire. Il fallait aussi ne pas les éloigner trop les unes des autres pour qu’elles forment un petit canyon où l’on se promène et où l’on peut ressentir l’effet monumental. De loin, ce ne sont que de petits points de couleur dans le paysage.

L’installation se trouve sur une terre qui appartient au gouvernement et les autorisations ont été repoussées deux fois. Finalement, la réalisation n’a pris que neuf mois. La conception d’une œuvre me prend un an. Je venais de venir à bout de Human Nature, la suivante devait être une réaction à cette dernière. Elle devait répondre à cette question : que fais-je dans la nature ?

La pierre est le plus ancien élément du monde, elle marque la dualité entre le côté ultramoderne de Las Vegas et le terrain si ancien qui était jadis couvert d’eau. Nous avons utilisé des rochers du Nevada, de la pierre calcaire, le plus compliqué était de les stabiliser, à cause des tremblements de terre. Il a fallu les rigidifier à l’aide d’une sorte de colonne vertébrale.

Je ne voulais pas de laque à cause des reflets, qui renvoient le regard, je voulais plutôt que les pierres l’absorbent. Ces couleurs sont une référence à Vegas mais sont aussi les sept couleurs de l’arc-en-ciel, ce système holistique qui contient la possibilité de toutes les couleurs, auquel j’ai ajouté le noir, le blanc et l’argent. C’est aussi la raison pour laquelle les sculptures sont au nombre de sept.

Mon travail doit être accessible facilement, le premier élan très direct, c’est pour cette raison qu’il a ce côté enfantin, un peu amusant parfois, et qu’il interagit avec le spectateur. Je veux attirer les gens pour les intéresser à l’art. Et l’art public est le meilleur moyen d’y parvenir. C’est pour ça que je l’aime tant, il peut toucher chaque personne. Il ne faut pas comprendre l’art, il faut le ressentir, se donner le temps de s’en imprégner.

Mes parents étaient des immigrés italiens, venus de Matera. La ville est connue pour ses « sassi », ces maisons troglodytes où l’on vivait jusque dans les années cinquante. Dans mon enfance, j’y passais chaque été avec mes grands-parents. La pierre est devenue pour moi une évocation de cette époque, de mes origines. Il y a aussi Brunnen, dans le canton de Schwytz, où j’ai grandi. La ville est cernée par les montagnes. J’imagine que ça a eu un impact sur moi, que ces roches qui se voient de partout sont devenues un symbole et une force.

On n’échappe jamais à ses premières impressions, elles forment notre être et notre développement. Dès mes tout premiers tableaux, qui représentaient des paysages, j’ai peint de grosses pierres. Elles sont aussi très présentes dans le romantisme, qui est fondamental dans mon travail. C’est le premier mouvement qui portait sur les sentiments et les rêves.

C’est mon influence majeure avec le langage de Samuel Beckett. On peut voir cela comme une explication très simple de mon travail, mais c’est un mariage des deux, un croisement entre le romantisme allemand et la quête philosophique de Beckett, l’existentialisme qui l’a occupé sa vie entière. J’ai été très inspiré par la peinture romantique de Caspar David Friedrich. Des masques aux paysages, des arbres aux arcs-en-ciel en passant par les ruines : tous les symboles que j’emploie se retrouvent dans son œuvre.

Mon travail n’est pas ironique, il y a de l’humour mais ce n’est pas un commentaire sur quelque chose que j’observe, c’est réellement cette chose. Il y a deux manières de faire de l’art, soit vous commentez une situation sociale mais dans ce sens, vous restez extérieur et apportez vos conclusions, soit vous êtes à l’intérieur et en faites quelque chose de direct.

Lorsque j’ai terminé mes études à Vienne en 1985, je m’intéressais beaucoup à Jeff Koons, à Mike Kelley, à ces artistes qui réfléchissaient sur notre société. Ma première exposition reflétait cet intérêt mais si vous n’avez pas de public, ce travail éducatif ne fait aucun sens, parce qu’il doit être vu pour exister. Ça a été une frustration et un tournant : j’ai quitté mon studio et suis parti dans la nature pour faire les premiers dessins qui sont devenus mes tableaux de paysages. C’est vraiment le point de départ de mon travail. Je me disais que si je ne réussissais pas comme artiste, j’aurais au moins eu une belle vie, errant dans la nature ou flânant dans les villes.

L’un des avantages à être un artiste est de pouvoir passer du temps avec soi-même. C’est la raison pour laquelle je n’ai jamais voulu avoir un grand atelier. Je travaille avec trois ou quatre personnes. Je ne veux pas faire de ma pratique un business. Rester centré sur moi est ma manière de méditer. Comme le temps que je passe dans la nature. La nature est ma religion et ma meilleure amie. »

Réalisé à partir d’une interview d’Isabelle Campone du journal « Le Temps »

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