« La nuit des Sept Sept », collectif 7’ (2017)

Personne n’est payé ! Ni les sept metteurs en scène, ni les treize comédiens, ni les deux musiciens, ni les trois, quatre, cinq ? techniciens, ni bien sûr la vingtaine de comédien-diennes amateurs, ni bien sûr les bénévoles… Sous la direction de sept metteurs en scène (du collectif 7’ de Dijon), ils se réunissent sept jours (certains « trichent » un peu avec la règle et préparent davantage) et esquissent, disent-ils, sept expérimentations théâtrales, sept prises de risque, sous une forme griffonnée. Pour la transmission au public, ils investissent un lycée (le grand lycée Le Castel de Dijon), dispersés dans sept lieux extérieurs ou intérieurs de l’établissement (parc, salles d’étude à l’internat, gymnase, etc.), ils jouent (c’était hier le 7 juillet 2017) un seul jour, une seule nuit. Le public nombreux (l’entrée est libre : 140 ? 150 ? 180 ? 200 ? personnes) se presse devant les grilles. Les sept « spectacles » se succèdent l’un après l’autre. Ils débutent à… sept heures (19 h) et terminent à 2 h 30 du matin…

Impossible d’aborder toutes les présentations en détails, mais à tous il doit être rendu vibrant hommage.

La soirée démarre par la présentation de l’atelier théâtre du Lycée Castel. Six (et non pas sept) jeunes lycéen-ne-s très énergiques (impertinent-e-s) font la visite guidée, pleine de justesse, d’esprit d’observation critique et de désinvolture, de leur lieu de scolarité tout en brossant un portrait de leur insolente juvénilité.

Mise en jambe de la soirée, sous les arbres, Elizabeth Barbazin et « ses » huit comédiens, tels huit zombies, trempés de la tête aux pieds, font une entrée fracassante (sur bruit de tonnerre) dans le parc par l’offrande d’une version chorale (et musicale) de « Qui es-tu Virginia Woolf ? ».

« Cartes et territoires » (une allusion au roman de Michel Houellebecq ?) de et par Joachim Salinger et Leyla Rabih. Pour leur esquisse dans une salle d’étude de l’internat, impossible d’être plus de quatre-vingts spectateurs. Un peu dépassés par l’affluence, les organisateurs sont mis devant l’obligation de compter, dans une humeur bon enfant, les quatre-vingts heureux élus qui pourront assister à la présentation, tandis que le reste du public est invité à assister à la petite forme suivante. Un espace entre quatre colonnes obstrué par un rideau de nappe en papier blanc. A l’intérieur, les interprètes engagent une lecture-jouée. Derrière le rideau de papier,  l’homme entame le témoignage (mémoire : théâtre mémoriel) essaimant les souvenirs de plusieurs années auparavant, lorsqu’à l’arrivée du (père de l’artiste ?), la ville – Dijon – comptait à peine 100.000 habitants… Sur la cité dijonnaise, le témoin et ses descendants (sa descendante) posent  leurs regards d’ « étrangers »… Venu d’ailleurs, le regard n’est-il pas toujours plus juste ? Au fil de la lecture-interprétation-témoignage, notamment grâce au recours de la voix enregistrée du père (?), une diversité d’événements se succèdent : l’espace scénique peu à peu est ajouré ; ayant servi de supports d’images vidéo de quartiers de la ville (errance, balade, cartographie du territoire), les feuilles de papier, à l’avant, sur les côtés, à l’arrière, sont déchirées, abattues ; le témoignage suit son déroulé jusqu’à l’ouverture de tout l’espace et des fenêtres béantes du fond de la salle de l’internat, éclairées depuis l’extérieur, faisant place, dans ce territoire urbanisé, uniformisé, déshumanisé ? à l’arrivée d’une respiration, d’un souffle, d’un courant d’air…

Pour sa petite forme (dix minutes) : « Et les corbeaux s’abattent sur moi en criant », Romain Moretto (seul en scène) investit un préau du lycée, le public installé en face, assis dans l’herbe. Il apparaît (se laisse deviner plutôt) de derrière une colonne puis aussitôt il disparaît. Il marche. Il fait une, puis deux traversées du préau, puis il disparaît à nouveau. Au terme de son jeu de cache-cache, toujours sous le préau, il se positionne derrière un micro à un pupitre et entame une conférence sur l’histoire de l’art (rien que ça !) (qu’est-ce que l’art ? Une capacité à s’émerveiller) depuis Giotto Di Bondone, peintre situé à la lisière entre la Renaissance et l’âge classique… jusqu’à Daniel Buren… pour arriver à lui-même : Romain Moretto, quand tout à coup, la conférence déraille… Le conférencier chute à terre, la conférence (sur bande sonore) se poursuit pourtant, le conférencier roule au sol : l’histoire de l’art, entend-on, serait arrivée au degré zéro de son expression, l’art ne serait qu’un mirage, le conférencier ne serait pas là, la capacité d’émerveillement n’existerait pas, de toute façon, tous les vendredis (il est vendredi), le conférencier, poursuit-il, a rendez-vous avec sa mère (sa maman) au cours de longues conversations « philosophiques »  avec elle où il aspire à « changer le monde », il n’est donc pas là, il n’aurait pas vu le public, le public ne l’aurait pas vu non plus, il disparaît à nouveau derrière une colonne, l’art n’aurait été qu’une illusion…

« Into the little hill » de Martin Crimp mise en scène Julien Barbazin. « Dans la ville la foule gronde :  « Exterminez les rats. » Le Ministre sait fort bien que les rats ne font rien de mal, mais il sait aussi que sa réélection dépend de la foule. Il lui sacrifiera donc les rats. Un étrange inconnu, un musicien sans nez et sans oreilles, lui offre ses services contre de l’argent. Marché conclu. Les rats, ensorcelés par la musique du monstre, se précipitent dans le brasier qui borde le monde. Le Ministre est réélu, le musicien réclame son argent. » Le roi ne tenant pas son engagement, tous les enfants du royaume, l’enfant du roi y compris, en subissent les conséquences.

Pour la représentation de ce Conte-Opéra, Julien Barbazin (deux interprètes : Benjamin Mba et Céline Morvan, quatre comédiens amateurs, et deux musiciens électro-rock – guitares électriques situées de part et d’autre de l’avant-scène) choisit, dans un lieu (le gymnase du lycée), les ingrédients du conte (le conte : ça fait peur) et de la démesure. Le roi (Benjamin Mba) apparaît au lointain sur une tribune et en bon despote qu’il est, fait une allocution avec les moyens monumentaux de la surélévation et d’un micro. Immédiatement, la domination sur l’assemblée opère. Face à lui, par une entrée depuis les rangées du public, l’étranger (Céline Morvan) approche. Après sa traversée de l’aire de jeu en tissu parsemé de peluches d’enfants positionnés comme les lignes d’un bassin olympique, l’étranger donne sa réplique depuis un autre micro situé en contrebas du souverain. Entre les deux, le duel commence. En guise de ponctuations de son discours, le despote rock-star multiplie les plongées spectaculaires depuis le haut de son socle de tribun pour atterrir sur des matelas (de gymnastique) situés derrière son piédestal. Par intermittence, la mère et son enfant (les deux mêmes comédiens, têtes recouvertes de perruques) viennent, sous la lumière d’une lampe d’atelier située à la rampe, témoigner des horreurs perpétrées par le roi (l’extermination des rats). Lorsque tous les enfants du royaume sont exterminés, par la vengeance de l’inconnu, les figurants enroulent l’immense tissu par-dessus les rangs de peluches, ensevelies à jamais… L’étranger est victorieux. Par une ultime chute en arrière, le monarque meurt. Comme dans ses mises en scène précédentes, Julien Barbazin exécute un théâtre de monstration lyrique et d’image(ri)es efficaces.

« Socrate(s) » de Thibault Pasquier : Au cours d’un théâtre d’intervention et de harangues (comme il se faisait autrefois à la sortie des usines ?), un groupe de personnes (un chœur d’amateurs) au travers de textes de leur main, de Sade et de Platon, eux-mêmes pastichés dans « La République » d’Alain Badiou, se mettent en quête de savoir s’ils doivent faire la rave ou se lancer dans un débat en vue de donner une définition de la Justice.

Il est une heure et demi du matin, l’assemblée est encore bien composée de quatre-vingts personnes, peut-être cent.

Dans une autre salle d’étude de l’internat, « Paysage(s) » mise en scène de Raphaël Patout. L’homme, en complet veston cravate, pieds et mains ensanglantées et bandées (stigmates de la crucifixion) (s’agit-il du Christ-créateur-ressuscité ou condamné ?) est enfermé entre quatre colonnes dans une cage de cordes et (à l’avant-scène) d’une grille de fer. Aux cordes, de multiples figures géométriques (des dessins de Léonard de Vinci , de Dürer ?) sont accrochées. L’homme – le géomètre ? l’architecte ? le créateur ? – est en attente dans son atelier. Quatre coups de projecteurs, sous quatre angles de vue différents (éclairages de Hugo Dragonne), accompagnent quatre coups de percussions musicales. Dramatisation immédiate. L’homme silencieux dans son atelier (il ne dira mot) s’affaire. Il prend des mesures, géométrise tout, architecture tout, éprouvant l’ « irrépressible » besoin de calculer, de géométriser, d’harmoniser ? Il est l’homme, le géomètre, le créateur. Par le biais d’un rétroprojecteur, il diffuse sur un mur différentes reproductions de tableaux … dont une descente de la croix (de Rubens ?). Il tire des cordes. Il reproduit les mesures de l’espace sur lui-même. Au fur et à mesure de sa quête « fiévreuse », il se dévêt jusqu’à se retrouver nu. Sur les lignes de son corps, il reproduit les lignes géométriques du prisme fondamental (mélancolique ? d’Albrecht Dürer ?). Avec des tasseaux de bois, il édifie une construction, bientôt devenue toit, où il se réfugiera.

Au bout de la nuit, les applaudissements du public sont très nourris et amplement mérités.

Il est deux heures et demi du matin.

Depuis dix ans (c’était leur anniversaire) le collectif 7’ de Dijon (se) réinvente de nouveaux lieux, de nouveaux espaces (SALUTAIRES) de recherches, de tentatives, d’inventions et d’expérimentations.

Metteur-e-s en scène, comédiens, musiciens, techniciens (mais quelle folie leur prend ?) : à vingt ? à trente ? ils « s’imposent » (à eux-mêmes) cet espace parallèle d’invention.

Le public très nombreux (l’entrée est libre) répond présent (lui aussi éprouve le même type de besoin).

Parmi l’équipe, nul n’est payé (cela a déjà été dit) (ils bâtissent cet événement avec les moyens du bords, parfois avec leur matériel personnel ! sur le temps de leur indemnité chômage).

Et cela n’est pas loin – pas très loin – d’être

(ils n’aimeront peut-être pas que cela soit dit)

(quand même un peu)

… scandaleux.

Quel autre mot ?

Mérite à eux.

Un artiste ayant toujours besoin de travailler, pourquoi les lieux, les – libres – territoires d’expérimentation – les grands lieux d’aventures de demain – devraient toujours être si peu pourvus ? si peu pris en considération ?

La nuit dernière, le 7 juillet 2017 de 19 h 00 à 2 h 30 du matin au Lycée Le Castel de Dijon.

Clichés de Leyla Rabhi, Thibault Pasquier, Benjamin Mayet.

 

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