« DIE KABALE DER SCHEINHEILIGEN » MISE EN SCÈNE DE FRANK CASTORF (FESTIVAL D’AVIGNON, 2017)

« Die Kabale der Scheinheiligen das leben des Herrn de Molière, Le roman de Monsieur de Molière d’après Mikhaïl Boulgakov » Mise en Scène de Frank Castorf (Festival d’Avignon, 2017)

Du « dégagisme », notion inventée au cours des Printemps arabes, reprise puis attribuée à Jean-Luc Mélenchon, leader de la France insoumise pendant les élections présidentielles 2017.

Si depuis ces élections présidentielles, tout homme ou toute femme politique a conscience de cette notion (mais en réalité, il-elle le savait déjà, il-elle le savait depuis toujours, si l’on veut remonter au temps de « Coriolan » de Shakespeare et même en amont), de même tout artiste (témoin cet article d’une interview accordée par Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, intitulée : « Tout artiste est un courtisan » que l’on n’était pas obligé de lire, qu’ici l’on n’a pas lu, qui a fait l’objet de tant de partages sur les réseaux sociaux, au grand dam de multiples profils FB qui semblaient découvrir quoi ? l’eau chaude ? le pot-au-rose ? et qui faisaient les vierges effarouchées, offusquées), tout artiste donc à la tête d’un théâtre en France (ou à l’étranger : en Allemagne, etc.), tout artiste si grand ou si petit – si bon ou si médiocre – soit-il, à la tête d’une « rente » si grande ou si petite soit-elle (bénéficiaire de subsides plus ou moins importants de l’Etat ou des collectivités locales) oui, comme tout homme ou femme politique (et certains en ont cruellement fait l’expérience, on le sait, lors de la dernière séance électorale), tout artiste (et il est bien répété : TOUT  ARTISTE) (à la tête de n’importe quelle situation) a conscience intimement qu’il est assis sur un siège éjectable, que sa situation est précaire (on peut le louer ou le déplorer), que sa position est vulnérable, qu’elle n’est pas durable et qu’elle n’a pas vocation à durer.

Durer.

En politique ou en art (rien n’est écrit, rien n’est jamais acquis, ni d’avance, ni a posteriori, rien non plus n’est jamais joué) (Qui a dit ? : c’est à la fin que l’on peut décider de la vie d’un homme ou d’une femme, s’il-elle a été juste ou injuste, bonne ou mauvaise, honnête ou misérable ? Platon ? Repris par Rabelais ?), durer, n’en déplaise aux hommes ou aux femmes pressé-e-s, aux juges à l’emporte-pièce, durer (essayer de durer) est la grande affaire, la lutte primordiale (non seulement de l’homme ou de la femme tout court) (mais de l’homme et de la femme politique) et également de tout artiste.

Vivre.

Aucun artiste ne veut mourir. Sauf à être rentier comme Flaubert, nul artiste n’est libre, nul souhaite ne plus bénéficier des moyens nécessaires à la poursuite de son œuvre. Tout artiste veut pouvoir bénéficier de ces moyens au contraire, pour la réalisation de son oeuvre de son vivant et pour la faire durer à travers le temps, après sa mort.

Occupons-nous (s’il vous plaît ?) des vivants.

Sujet sans doute de cet article tant décrié (interview d’Olivier Py au titre maladroit)… analogue au « Roman Théâtral » de Mikhaïl Boulgakov, la durabilité fut une des préoccupations majeures de Molière sous le règne de Louis XVI, de Mikhaïl Boulgakov sous Staline, de « Die Kabale der Scheinheiligen das leben des Herrn de Molière » mise en scène par Frank Castorf, directeur de Volksbühne de Berlin jusqu’en…

2017…

Pour la représentation de l’énorme pièce dans le cadre du Festival d’Avignon, Frank Castorf a choisi le Parc des Expositions : un hall aux allures de chapiteau, une aire demi-circulaire de 3000 m² (80 m de diamètre, 40 mètres de rayon) (gigantisme de la mise en scène, les comédiens occupant tout l’espace, leurs entrées s’effectuant fréquemment à la course !), 16 m de hauteur, devant un gradin de 900 à 1000 personnes.

A la rampe, une batterie de projecteurs inclinés en contre-plongée, au lointain à terre une guirlande lumineuse courant l’immense arc de cercle.

Sur l’aire de jeu, trois dispositifs scéniques amovibles (sur roues ou sur roulettes).

Haute d’une dizaine de mètres, une roulotte pourvue d’un tréteau de théâtre en bois modulable (le théâtre itinérant de Molière), l’intérieur de la roulotte équipé d’un bar, la grande roulotte elle-même annexée d’une seconde roulotte plus petite.

En arrière-plan au début du spectacle, deux « tours » en tissu (les tours du roi et de la reine ?) deux « carrées » toutes deux de type oriental : l’une en toile de tente rayée abritant un salon (table basse, divers fauteuils, tapis, etc.) ; l’autre en toile unie rouge, entièrement occupée d’un grand lit (« à baldaquin ») coiffée d’un énorme disque tournoyant dépositaire des emblèmes de la marque de luxe Versace (le logo d’un côté, la tête de Méduse de l’autre) (l’ami qui m’accompagne me faisant remarquer le jeu de mot avec Versailles) (comme ailleurs l’emblème-logo d’une autre marque de luxe Louis – encore un Louis – Vuitton – en guise de répondant).

Durant toute la représentation (sans compter les jeux de rideaux) les trois dispositifs seront mus à plusieurs reprises par une cohorte de régisseurs sur fond de la musique « La Marche des Turcs » de Lully (musique apologétique de Louis XIV) à la façon d’un carrousel redécoupant chaque fois l’espace scénique de façon différente.

Chaque nouvelle scène débutera et se poursuivra de la même (et significative) façon : « a cappella » (avec chaque fois le même type de gageure pour les comédiens : comment jouer ? comment projeter la voix ? dans un espace de jeu si grand? devant un auditoire si nombreux ?)

La pièce de Frank Castorf, comme « Le roman théâtral » de Boulgakov, s’ouvre comme sus-dit : « a cappella », dans la pénombre même, par une sage-femme annonciatrice de la naissance d’un nourrisson Jean-Baptiste Poquelin dont elle recommande le (grand) soin puisque ni sa mère, ni son père, ni son entourage ne le sait encore, il s’agit de l’Illustre Molière (plus illustre que n’importe quel monarque, Louis XIV excepté peut-être ?) (plus illustre en tout cas que n’importe quel dirigeant duquel l’artiste pourtant dépend…)

Pour la divulgation de l’immense nouvelle, la sage-femme (deuxième principe de la mise en scène) effectue ses traversées en courant dans l’immense espace étendu entre le public et la scène de l’accouchement qui se déroule dans une des « chambrées ».

Troisième principe de la mise en scène (le tournage d’un film, le film du spectacle, la pièce de Castorf étant elle-même le spectacle du tournage d’un film réalisé par qui ? par « Molière » (les guillemets, du fait de l’anachronisme, sont nécessaires) ? Par Boulgakov ? par Fassbinder ? Par Castorf ? par les quatre à la fois ? : la scène de l’accouchement est filmée (un poupon apparaît entre les cuisses de la mère) et est projetée en direct sur un écran (translucide) (muni également de roulettes pour être déplacé au cours de la représentation).

Ainsi, les trois ou quatre principes majeurs de la mise en scène sont posés d’emblée.

Pour chaque partie, un prologue « a cappella », les comédiens jouent à l’avant-scène à nu (« Le roman théâtral » de Boulgakov, en réalité biopic littéraire de Molière par Boulgakov, faisant office de trame au spectacle de Castorf, en réalité largement détourné).

Dans un second temps, la suite du spectacle interprétée à l’abri du regard des spectateurs dans les alcôves orientaux (le salon ou la chambre), objet du tournage du spectacle, dont les images sont retransmises en direct sur l’écran translucide, offrant aux comédiens la possibilité de toutes les audaces (vocales et physiques) du jeu cinématographique souvent et justement hystériques (mais pas uniquement), fortement délurés, expression de la décadence et de la dégénérescence des personnages et de leurs situations.

Ce film (pour les hommes : costumes de « marquis », costume royal, costume d’archevêque, costumes de comédiens et de comédiennes du grand siècle, costumes de réception avec nœud papillon ; pour les femmes, costumes de tragédiennes, de danseuses du crazy horse, de courtisanes, de « pierrot » pour l’auteur Boulgakov) confère à toutes ces scènes baroques une modernité immédiate.

Dans un troisième temps enfin, toujours dans ces séquences filmées (parfois par une caméra, parfois par deux, avec utilisation de champs et de contrechamps), l’utilisation de tout l’espace (les 3000 m²) pour les scènes d’errances, de poursuite, de réception, de bagarres, de meurtre, … Etc.

Les scènes de ballets des installations amovibles mus dans l’éclairage à contre-jour par la cohorte des régisseurs au plateau ponctuent l’ensemble.

Champs et contrechamps. Spectacle à tiroirs.

Après l’annonce de sa naissance (personnage illustre de l’histoire universelle), Molière adulte fait son entrée accompagné d’autres comédiens, bientôt suivis de Madeleine Béjart interprète de « Phèdre » de Racine (monologue de sa douloureuse prise de conscience de son sentiment amoureux envers son beau-fils Hyppolyte) déclamant la scène d’inceste, « a cappella », sur le tréteau à l’avant-scène, déclamation qui fera écho plus tard à la réaction de Madeleine Béjart, comédienne et femme de Molière, quand Molière lui annoncera qu’il la quitte parce qu’il veut épouser sa sœur, comme il dit, Armande Béjart, tandis qu’elle lui répliquera, effarée, qu’il ne s’agit pas de sa sœur mais de leur… fille.

Spectacle à tiroirs, dans une scène à l’abri des regards dans une des alcôves (le salon sous tente romaine), filmée et retransmise en direct, Molière, double de Corneille (citant une préface du favori de Richelieu), parle de la cabale ayant entouré la création du Cid, de sa propension à écrire des pièces tragiques tandis qu’il voudrait être – comme Molière – un auteur comique (suivie d’une parodie de la scène du sac des « Fourberies de Scapin » !) (il fallait le faire…), évocation qui fera écho, dans le même salon, aux comédiens de Molière soumis à l’obligation de créer une pièce dans l’urgence pour le suzerain (Louis XVI pour Molière, Boulgakov pour Staline), intitulée « L’Impromptu de Versailles » ; qui fera elle-même écho aux vrais comédiens de Castorf qui évoquent la difficulté de leur metteur en scène à faire des pièces comiques lui qui réalise des pièces tragiques (ou inversement et qu’à cela ne tienne, puisqu’il s’agit toujours de l’IMPOSSIBILITÉ de l’artiste à échapper à ses déterminismes artistiques et aux cabales commises à son encontre pour cette même raison), les mêmes comédiens de Castorf faisant la critique du jeu ampoulé (autrefois ?) de la Maison actuelle (éternelle) de Molière (la Comédie Française), tandis que Franck Castorf défend un théâtre non-emphatique, non-affecté (Jeanne Balibar est invitée à citer des noms…)

Spectacle à tiroirs quand dans une des nombreuses scènes bouffonnes (précieuses ridicules remises au goût du jour, l’archevêque venu demander au Roi Louis XVI la censure du « Tartuffe » (pièce jugée anti-cléricale) est amené à l’improviste à jouer avec le Monarque la scène de leçon phonétique du « Bourgeois Gentilhomme » avec force gros plans (gourmands) de leurs jeux de langues saliveuses, regards exorbités, qui feront écho à la scène où l’écrivain Boulgakov, devant un immense rideau pourvu d’une porte minuscule, peinture de la silhouette géante de Staline, viendra lire au Monarque Louis XVI positionné dans le public la lettre qu’il a écrite au dictateur (Staline) le priant de lui accorder l’autorisation de quitter le territoire soviétique, puisqu’il n’a plus la possibilité de travailler, ou à défaut la permission de travailler à la tête d’un théâtre dans son pays, ou si on ne lui accorde pas cette faveur, l’obtention d’une place quelconque, d’ouvreur ou de régisseur de plateau, pour lui permettre de subvenir à ses besoins dans un théâtre quelconque…, scène qui plus tard fera écho (bien que Boulgakov n’aimât pas son contemporain Meyerhold) aux scènes de torture, suivies de la mise à mort dans un camp de déportation, de l’inventeur de la biomécanique, dont le formalisme, accusé de dérive bourgeoise, était pourchassé…

Spectacle à tiroirs, par la multiplication des scènes de décadence, dans les alcôves ou au travers de l’immense espace, dégénérescence alimentée au premier chef par Molière divorçant avec sa femme Madeleine pour prendre pour épouse sa (présumée) fille ou sa belle-fille ; décadence des marquis, des monarques, des archevêques, se livrant à des scènes de longs baisers baveux ; décadence-dégénérescence des dévots, des archevêques, des hommes d’église ; décadence – dégénérescence du roi Louis XIV informé des frasques de l’illustre auteur placé sous sa protection, suivies des cabales à l’encontre de ce dernier, toujours reçues par le Monarque avec flegme, imperturbabilité (la cigarette toujours à la bouche) et dilettantisme ; décadence lorsque les comédiens jouent « n’importe comment, n’importe quoi », quand le réalisateur épuisé (Molière ? Boulgakov ? Fassbinder ? Castorf ?) menace de tout arrêter : la représentation, le tournage, la réalisation du film (quel film ?) (le film de Fassbinder ? « Prenez garde à la sainte putain » ?) plongeant ses acteurs-trices et les équipes de tournage dans le plus grand des désarrois ; décadence dégénérescence lorsque les comédiens-diennes se roulent à terre, crient à tue-tête, mangent, boivent, grossissent, fument, vapotent, se vautrent, se livrent à la débauche, jettent les manuscrits au sol, se jettent dans des rixes, font le coup de feu, vomissent, se crachent dessus, se bagarrent, manquent de se tuer, se couvrent de sang…

Toutes ces débauches-dégénérescences-excès, tous ces questionnements, toutes ses pièces (« Tartuffe », « Don Juan », « Les femmes Savantes »), toutes ses entreprises artistiques, devaient être stoppées. Elles le seront par la cabale des dévots, des hypocrites (« Die Kabale der Scheinheiligen ») et des censeurs (silhouettes anonymes aux chapeaux pointus comme issues du Klu Klux Klan faisant leur inquiétante entrée en scène).

La fin de Molière – qui aime et qui refuse de quitter Armande – est proche.

C’est la chute du rideau.

Le décès de l’artiste est annoncé.

Sur le rideau figure le lieu de la mort de l’artiste.

La toile représente un pont.

Le pont du Port Royal ? Le pont… d’Avignon ? (le festival d’Avignon lui-même ?)

Quel artiste est décédé ? Molière ? Boulgakov ? Fassbinder ? Tout artiste à la tête d’une situation quelconque, si petite ou si grande soit-elle ?

Castorf ?

Au Festival d’Avignon ?

Ils restent trois représentations : les 11, 12 et 13 juillet à 17 h 00.

Hier soir 9 juillet, la jauge n’était pas complète (il restait trois rangs vides). Au cours de l’entracte, la moitié du public peut-être moins, trop impatient, a déserté les rangs… Il reste donc de la place…

Textes : Mikhaïl Boulgakov, Pierre Corneille, Rainer Werner Fassbinder, Molière, Jean Racine ; Traduction : Thomas Reschke ; Mise en scène Frank Castorf ; Dramaturgie : Sebastian Kaiser ; Musique Sir Henry ;  Scénographie : Aleksandar Denic ; Lumière : Lothar Baumgarte ; Vidéo : Andreas Deinert, Mathias Klütz, Kathrin Krottenthaler ; Son : Klaus Dobbrick, Tobias Gringel
Costumes : Adriana Braga

Avec : Jeanne Balibar, Jean-Damien Barbin, Frank Büttner, Jean Chaize, Brigitte Cuvelier, Georg Friedrich, Patrick Güldenberg, Sir Henry, Hann Hilsdorf, Rocco Mylord, Sophie Rois, Lars Rudolph, Alexander Scheer, Daniel Zillmann

Production Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz ; avec le soutien du Goethe Institut / Ministère allemand des Affaires étrangères pour la 71e édition du Festival d’Avignon.

 

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