« Je suis un pays » Vincent Macaigne (2017)

L’univers de Vincent Macaigne est sans exemple et sans référence, c’est pourquoi il doit être défendu sans faiblesse.

Plusieurs références littéraires pourtant traversent sa dernière création « Je suis un pays » : Dostoïevski (Le monde a besoin d’un sauveur) ; Shakespeare (à l’instar des pièces romaines, de Macbeth ou de Hamlet : l’univers des rois, du pouvoir, les nouveaux maîtres du monde : Trump, Poutine, Macron, Angela Merkel, Rohani, Xi Jinping, Ram Nath Kovind, Shinzò Abe) ; le conte cruel (Lautréamont et Edgar Poe)…

Le monde de Vincent Macaigne présente également plusieurs références scéniques. Tout d’abord, le théâtre élisabéthain (un lieu de pouvoir : le siège des Nations Unies, l’adresse directe au public, l’implication des spectateurs dans la représentation), le théâtre grand guignolesque (l’hémoglobine coulant à flot dans le massacre du roi ou dans l’élimination à l’arme au poing de Marie, les yeux arrachés du roi), l’univers du show télévisuel (le grand jeu : Qui veut tuer le Roi ?) et pour couronner l’ensemble, l’univers de rave party et de (super) teuf (se comportant comme le DJ de son spectacle, grand orchestrateur de la soirée, Macaigne, houspillant ses troupes depuis la régie, est sans doute un des rares metteurs en scène à réussir à faire tenir debout son public ou à l’inviter sans arrêt à se lever pour applaudir, huer, danser, etc.)

Véritable bric-à-brac, le décor à lui seul demanderait un temps infini pour être décrit : au Siège des Nations Unies, à la tribune – sur une toile peinte – Hassan Rohani, dans l’enceinte du bâtiment, pavoisent des drapeaux français, américain, britannique, à proximité desquels se situent un distributeur de cigarettes et d’alcool, des bustes d’animaux, des tableaux de Caravage, des portraits, des bocaux contenant des embryons, des bustes, des statues, des portes à battants et leurs marquises, deux écrans téléviseurs diffusant CNN en boucle ou des images filmées durant la représentation dévoilant un hors-scène ; un plan d’eau où Hedi et Marie se jetteront à plusieurs reprises, d’où le roi émergera de son long sommeil ; des plantes vertes, des tables, des seaux, des bidons, des bouteilles de faux sang ; en haut, une cage les murs recouverts de graffitis, plus tard maculés de sang)…

La pièce  « Je suis un pays » se divise en trois parties : le démarrage du conte : abandonnés par leur père et mère (femme de ménage à l’ONU), les enfants Hedi et Marie subissent la prédiction de l’oracle : Les yeux de Hedi sont crevés, Marie est violée par un ange. De ce viol naîtra un enfant (le Messie, le nouveau sauveur du monde). L’enfant est pourchassé et doit être éliminé. Le roi, lui-même dévoreur d’enfants, est « ressuscité » (vingt-deux ans après sa mise en sommeil). Deuxième partie : le grand jeu télévisuel : Qui veut tuer le roi ? (parodie cruelle des jeux télévisuels actuels). Troisième partie : la campagne électorale en vue de la succession du roi.

Le théâtre de Vincent Macaigne (insubordonné et turbulent, Vincent Macaigne est le mauvais garçon du théâtre français) n’est pas propre, il n’est pas poli (les acteurs se bousculent dans les rangées de spectateurs), volontairement brouillon, irrévérencieux, ne sacrifiant ni à la bienséance des aimables soirées culturelles ni à la bien-pensance, un théâtre (total) survolté, un théâtre du désastre (le sol en lamelles de bois compressées absorbe les multiples projections liquides : eau, faux sang, peinture, mousse, fumée)(durant tout le spectacle ou presque au-dessus du bar sur scène un mur de néons clignote comme s’il dysfonctionnait) : à la fin du spectacle le plateau est dans un état de dévastation totale.

Qu’est-ce qui se dégage du théâtre hétérogène, post-moderne, post-dramatique de Vincent Macaigne ? Songeons aux costumes, autre référence élisabéthaine, une tenue de spider-man côtoie une couronne en carton suffisant à faire un roi, une robe de poupée, des costumes à paillettes aux couleurs criardes, une tenue de footballeur, des genouillères, une robe de chanteuse de cabaret, un costume cravate, des baskets aux pieds, une tenue de CRS…

Le monde (économique, politique, écologique, atomique, humanitaire, sociétal et individuel) est un désastre ( ?). A maintes reprises, le public est convié à chanter et à danser sur ce monde en ruines. L’assistance est invitée à rire des scènes les plus atroces. Les spectateurs applaudissent quand un personnage se fait arracher puis manger les yeux. Pour justes qu’ils soient, les pamphlets politiques et économiques sont brusquement interrompus (« Stop, votre temps de parole est écoulé ») (dans le même temps, ces interruptions évitent à l’auteur de tomber dans les poncifs). La danse reprend : Macaigne, c’est aussi l’une de ses marques de fabrique, met sa musique de rave party à fond contribuant à entraîner les spectateurs dans ses scènes de liesse.

Les comédiens hurlent. Dans le micro ; hors micro (jusqu’à s’égosiller). Ce théâtre de hurlements harangue, apostrophe, urge.

Les hommes politiques détruiraient le monde, ils tueraient les parents, ils les dévoreraient les enfants, ils sépareraient les familles, ils diviseraient les frères et sœurs, ils tueraient l’amour.

Dans cette grande fête dionysiaque, Vincent Macaigne invite son public à se prendre en charge.

« L’avenir c’est nous » : ultime parole issue de la bouche d’une enfant.

De son théâtre de la catastrophe aux airs de super-fête surdimensionnée se dégage (c’est là l’essentiel) une énergie, un souffle, un vent de liberté.

Créé au Théâtre Vidy de Lausanne le 14 septembre 2017.

Texte, mise en scène, conception scénographique visuelle et sonore : Vincent Macaigne ; Scénographie : Julien Peissel ; Accessoires : Lucie Basclet ; Costumes : Camille Aït Allouache ; Stagiaire costumes : Estelle Deniaud ; Collaboration lumière : Matthieu Wilmart ; Stagiaire lumière : Edith Bigaro ; Collaboration son : Charlotte Constant ; Collaboration vidéo : Olivier Vulliamy ; Assistanat mise en scène : Salou Sadras ; Avec des compositions musicales de : Nova Materia (Caroline Chaspoul, Eduardo Henriquez)

Avec : Sharif Andoura, Thomas Blanchard, Candice Bouchet, Thibaut Evrard, Pauline Lorillard, Hedi Zada ; Et les enfants, en alternance : Baladine, Elettra et Lili.

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