« A deux heures du matin » Falk Richter (2014)

Au sein d’une entreprise ultra-moderne, les employés observent les uns envers les autres un contrôle ultra-serré tandis qu’un mélange des genres (malsain) s’établit entre eux : rapports hiérarchiques, rapports professionnels, rapports sexuels. Hommes et femmes indifféremment parlent de leurs insatisfactions, de leurs déceptions, du ratage de leur vie, de leur souffrance à leur poste de travail, dans leur vie privée, dans leur vie familiale, de leur solitude. Dans cet univers de winners, zèle et volontarisme ne sont pas de mise, le monde de l’entreprise s’immisce dans la vie privée, le fait d’être enceinte est interdit (ou presque) même par une autre collègue féminine, les membres des deux sexes utilisent un langage entrepreneuriale pour ce qui touche à leur vie sentimentale, les interrogatoires d’embauche font l’apologie de la « performance », de « l’esprit créatif », de « l’innovation », les questionnaires d’embauche sont ultra-intrusifs. Ces hommes et ces femmes doivent se montrer transparents, dévoués à leur entreprise et faire le sacrifice de leur vie privée. Bien qu’ils vivent à une échelle mondiale et qu’ils travaillent dans des multinationales, ils se retrouvent seuls dans des chambres d’hôtels de villes internationales, deviennent insomniaques  et, « A deux heures du matin », ne réussissent pas à s’endormir. Dans ces villes cosmopolites l’incommunicabilité règne : dans les lieux de travail, dans les vies amoureuses (souvent miséreuses), dans les sphères familiales, dans les rapports mari-père-frère-sœur. Peu disert au sujet de leurs souffrances et de leur burn out, chacun rêve désespérément d’une vie de couple épanouie, d’une rencontre amoureuse, d’une quelconque vie sentimentale. Les femmes tâchent de fuir l’image stéréotypée que l’on véhicule sur elles : femme-objet, génitrice, prostituée, indigente, migrante… dans le même temps que bonne humeur et développement personnel, qui paraissent autant de valeurs perdues, sont valorisés. « A deux heures du matin », ces cellules isolées, comme différentes monades, expriment leur sentiment d’abandon, d’insatisfaction, leur désir de changer la vie, leur vie, sans y parvenir. Marques de la vie moderne, témoins du temps présent, insatisfaction, incomplétude, inachèvement et solitudes extrêmes gouvernent tandis que télévision, numérique, réseaux prétendument sociaux, vecteurs de communication, existent. Ces femmes et ces hommes ne parviennent plus à donner un  sens à leur vie, à se positionner face au monde, à comprendre leurs désirs et à exprimer leur volonté. Ils ne réussissent plus qu’à faire état de leur désordre intime dans le désordre du monde…

Chez L’Arche éditeur, traduction Anne Monfort.

Deux heures du mat grand

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