« La Vase » Pierre Meunier & Marguerite Bordat (2017-2018)

Pierre Meunier et Marguerite Bordat sont des poètes de la matière. Les années auparavant, la Belle Meunière (leur compagnie) a déjà exploré le fer musical (« Le Chant du ressort » en 1999), la pierre (« Le Tas » en 2002), les échafaudages, le bois, le roc, doublés d’un questionnement sur l’autisme (« Les égarés », 2007), la pierre et les ressorts (« Au milieu du désordre » 2015), etc.

Cette fois, c’est la vase, matière spongio-fluide.

Dans un espace cernés de rideaux en plastique (comme on en trouve dans certaines usines) où siéent également tables de laboratoires sur roulettes, éviers, cabine en plexiglas (abritant un micro autorisant le « dialogue » avec de curieux interlocuteurs, des forces occultes, des surveillants) et au centre de l’espace (personnage principal de la pièce) une cuve pleine de vase, cinq apprentis-sorciers savants expérimentateurs semi-clownesques, affublés de costumes d’expérimentation (pantalon-chemise marron-kaki,  complet costume, blouses blanches), gants plastiques, chaussons et lunettes de protection, outils plus ou moins farfelus (perceuse munie d’un couvercle poubelle, malaxeur, plaques en plexiglas…) expérimentent la matière devant laquelle ils sont mis en présence, l’interrogent, la sondent, la malaxent et tentent de l’apprivoiser.

Mise en regard avec les dogmes, les certitudes et les vérités intangibles (science ou croyance) et avec les dangers ou les effets secondaires encourus à son abord, la matière est explorée par degré, crescendo. Une fois équipés, nos apprentis-scientifiques ouvrent leur étude par petites touches.

A la manière de fin connaisseur, on pose un doigt sur quelque reste de poussières abandonnées sur les rideaux ; on ramasse une goutte légère de boue tombée par hasard au sol ; on effleure ; on dépose une poignée de boue entre deux vitres de plexiglas et l’on admire le résultat obtenu en séparant les deux vitres ; on déverse une poignée de boue sur le tourniquet réalisé avec la perceuse et le couvercle de poubelle et l’on admire le résultat des projections ; on reproduit la même opération à une plus grande échelle en s’introduisant dans un rouleau en plastique muni de l’outil circulaire ; on dépose un tas de boue sur une table d’expérimentation, on y plonge – juste – le nez succédé par un partenaire qui s’enduit intégralement le visage de boue ; on s’introduit dans une bâche en plastique, non sans auparavant avoir pris la précaution de se munir d’un tuyau pour respirer, et l’on plonge dans la cuve de vase.

Jusque-là, la matière est testée, mesurée, jaugée, mais elle est encore dominée.

Brusquement, la matière se rebiffe. Les tuyaux par où la matière arrive dans la cuve font des ruades et ne cessent plus de déverser leur fluide, d’autres tuyaux pointent sous les rideaux en plastique et inondent le sol devenu patinoire, des jets d’eau horizontaux aspergent tout l’espace…  Barbouillés, les personnages n’ont plus d’autres choix que de faire corps avec la matière, de se fondre, de se couler en elle et de devenir matière eux-mêmes : on n’hésite plus à se couvrir complètement du fluide, à se rouler, à se fondre dedans ; à présent, on peut se dévêtir et, un verre de champagne à la main et une cigarette à la bouche, prendre un bain de boue, c’est là que l’on voulait en venir, toutes les digues sont ouvertes, toutes les précautions sont devenues inutiles, on peut plonger dans la cuve, fusionner avec la boue, devenir boue soi-même  et disparaître pour toujours.

https://www.youtube.com/watch?v=DsfRwIlPtbU

https://www.youtube.com/watch?v=S4v-cNsaBeg

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