« Evel Knievel contre Macbeth » Rodrigo Garcia (2017)

Depuis longtemps (depuis toujours), Rodrigo Garcia a renoncé au théâtre dramatique, mais il n’a pas renoncé au drame, ni au conflit, ni aux antagonismes. Il a renoncé à la manière dramatique de raconter une histoire pour se vouer au théâtre épique. Des drames et des conflits dans sa dernière création, il y en a foison, on l’entend dès le titre : « Evel Knievel contre Macbeth ». Il y a combat (homérique) (à la manière d’antiques acteurs antagonistes chaussés de cothurnes) entre Evel Knievel (célèbre motard cascadeur américain) (il fallait le connaître !) et Macbeth (ou plus exactement Orson Welles jouant Macbeth dans son film éponyme, interprété dans la mise en scène de Rodrigo Garcia par un jeune garçon costumé en dragon !). Il y a antagonisme également contre une partie de la salle, forcément. Lorsque Rodrigo Garcia dénonce (toujours avec sa légendaire impavidité) les vacuités qui poussent la foule à se pâmer d’admiration devant les acrobaties de motard de foire mettant sa vie en jeu à chaque saut toujours plus périlleux, il y a dissension.

Lire une fois une pièce de Rodrigo Garcia, on entre en terra incognita : pas de dialogue (ou presque), pas d’histoire (au sens aristotélicien du terme), pas de personnages, pas de situation, récit (déconstruit), langue baroque, exubérante, protubérante, luxuriante (si caractéristique de l’auteur argentin), longue et « interminable » logorrhée.

Récit donc. Et conflit.

La guerre est déclarée entre le motard Evel Knievel et Macbeth personnage de théâtre doublé du cinéaste Orson Welles : donc vacuistes versus  artistes.

Sans arranger les choses, Rodrigo Garcia débute son spectacle par… l’« Epilogue ».

Pour dérouler son épopée abracadabrantesque, qu’on se le dise, citation : « Knievel se retrouve pris dans une guerre sanglante de libération du peuple Bahianais au Salvador (il fallait y penser) et trouvera l’aide auprès des soiffards et sulfureux Ultraman et Neronga pour renverser la tyrannie d’Orson Welles déguisé en Mabetch. Ils seront rejoints par l’Arménien Martín Karadagiá, la Momia Blanca, El Ancho Ruben Peucelle, Hippie Jimmy, le Pibe 10 et la Viudita Misteriosa – et finalement les philosophes Lysias et Démosthène débarquant d’un voyage de fin d’études avec le décor d’une pièce d’Eschyle remasterisée… ».

La scène est vide. Un tapis de sol crémeux. Au lointain un écran. A jardin, des clubs de golfe surmontés de manches d’épées enfoncées dans deux mottes de pelouse (nous assisterons à la lutte entre chevaliers : prolongement du film Macbeth d’Orson Welles dont des images sont projetés sur l’écran). De l’autre côté, un xylophone (dont jouera l’enfant avec maestria).

Pour son funambulesque récit, Rodrigo Garcia use de tous les moyens de l’épopée moderne : film d’animation – façon dessin animé (avec lui s’ouvre le spectacle : un dragon aux couleurs luxuriantes chemine  sur le toit des immeubles d’une mégapole),  voix sonorisées, numérisation du texte projeté sous différentes formes sur l’écran, déclamation (émission plutôt) du texte par les comédiennes (ils ne sont que trois en tout : deux femmes et un jeune garçon de 10 ans ?) dont la traduction est retranscrite sur une bulle de bande dessinée géante, sonorisation de la parole de l’enfant annonçant (dans toutes les langues) notre transformation (selon les prédictions de Darwin) en escalopes panées..

Par voies vidéos, les têtes de chapitre sont communiquées, les articulations et les catégorisations du texte sont surlignées qu’il s’agisse d’une annexe, d’un aparté, d’une pensée, d’un bonus, d’une note de carnets ou d’iPhones…

L’univers visuel évoque celui de la bande dessinée, des récits chevaleresques et de l’enfance : projection d’images de végétaux luxuriants sur écran, lumières rouges, bleues, vertes, roses, blanches.

Les événements se succèdent : chevaliers claudicants dans leurs armures sonorisées, enfant en costume de dragon après un long voyage en avion, jeunes femmes en cothurnes, survêtement noir, et capuche (nouvelles sorcières shakespeariennes), arborant au dos le nom de leur personnage : Lysias et Démosthène…

Les travers sont dénoncés : fascination pour les cascades de motos, amour des ice-creams les plus farfelues (en forme d’intestins, de cervelle sectionnée, de phallus éjaculant, de cœur et de poumons…). Le grotesque du monde (qui ne pense qu’à s’enrichir) stipendié et tourné en ridicule : création de pompes funèbres pour nains et transformation de Mini-Cooper en corbillard ; notre amour de la vitesse, du rodéo (l’enfant chevauche sa partenaire en casque de moto sonorisé)…

Dans ce monde décadent, le combat entre les protagonistes (dénonçant nos fraternités et nos manques d’amour) se durcit. Par le biais d’un extincteur, une protagoniste nue est enduite de fluide rouge sang, le chevalier muni de son club de golfe détruit l’écran de fond de scène… Par voie vidéo, des femmes des îles promettent vengeance et mort certaine à Orson Welles…

Des paroles aux allures de fulgurance sont prononcées : « Les rêves s’ils se réalisent c’est qu’il n’en était pas. » « Profession ? Perdeur de temps, chasseurs de vides. »

Pour dérouler son récit, dans une langue luxuriante, Rodrigo Garcia, emploie les métaphores scéniques les plus exubérantes (ex-ubériques) et qui n’appartiennent qu’à lui.

« Et c’est ce tableau désolant que découvrent les philosophes Lysias et Démosthène en arrivant à Salvador pour un voyage de fin d’études, venus d’Athènes en BlaBlaCar et embarqués clandestinement sur un vieux navire rouillé qu transportait le décor d’une pièce d’Eschyle remasterisée (comme d’habitude : un phallus géant couvert de strass flirtant avec le style ionique) qui devait être représentée dans un festival international annulé, comme il fallait s’y attendre, à cause de la guerre de Bahia. Mais le navire avec le phallus avait déjà levé l’ancre depuis des semaines. Ensuite, franchement, qui sait ce qui va se passer avec tout ça ? Moi je ne sais pas. Il y a des tas de points d’interrogation. Par exemple : comment Neronga a-t-il pu arriver en Boeing 747 s’il ne passe pas par la porte ? Ce sont des choses qui s’éclairciront dans la pièce et sinon, qu’on rembourse les places, bande d’escrocs ! ».

L’expérience résiste au récit.

La guerre entre Evel Knievel et Macbeth interprété par Orson Welles a bien eu lieu. Des deux protagonistes, l’un sort effectivement vainqueur… Pour connaître l’élu, il faut assister aux représentations d’ « Evel Knievel contre Macbeth »…

 

Texte, espace scénique et mise en scène : Rodrigo García

Avec : Núria Lloansi, Inge Van Bruystegem et Gabriel Ferreira Caldas . Assistant à la mise en scène : Pierre-Alexandre Dupont Scénographie lumineuse : Sylvie Mélis Vidéo : Eva Papamargariti, Ramón Diago, Daniel Romero Son : Daniel Romero, Serge Monségu Costumes : Marie Delphin, Eva Papamargariti

Production : Rodrigo García & La Boucherie Théâtre – Actoral Bureau d’accompagnement d’artistes

Coproduction: Teatros del Canal, Madrid – Bonlieu Scène nationale, Annecy – Teatro Cervantes – Teatro Nacional Argentino, Buenos Aires

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3 réflexions sur “« Evel Knievel contre Macbeth » Rodrigo Garcia (2017)

  1. Ah merci pour ces éclaircissemens! J’adore la programmation de Vidy, mais ce spectacle m’a occis. Une épreuve. Dommage pour ces trois comédiens de bon niveau. Mais le propos m’a largué immediatement. Et puis toutes ces images video…les déflagrations sonores et visuelles..cette inutile nudité… je n’avais jamais assisté à une pièce de Garcia ( j’ai lu qu’il y avait pire) et ce théâtre me déplait souverainement. Demain nous devons aller voir Hominal…je m’accroche…à suivre….

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    1. Mais oui, accrochez-vous. Je vais voir Hominal également, et aussi Marthaler et S. Cohen le 24 mars. Rencontrons-nous ? (si vous allez à cette date)(ou même si vous pouvez changer de date)(ce que nous faisons étant très proche…) Au plaisir. jmp

      Aimé par 1 personne

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