« Le fauteuil à bascule » de Jean-Claude Brisville, mise en scène de Jean-Luc Borgeat (2017)

Jean-Luc Borgeat défend un théâtre de la conversation.

Un homme, ex-directeur de la publication rayon littérature venant d’être licencié, se présente chez son (ex)directeur général (une grosse maison d’édition) adepte de musique classique résidant dans un appartement ascétique : tapis rouge, fauteuil et canapé, valet de chambre en bois, porte-cannes, bar-bibliothèque – avec quelques bouteilles d’alcools forts – … mais exempt de livres.

Bataille de corps différents.

Le corps encore fort, noble, droit, sévère, maniéré, escrimeur avec prestance, le geste précis et précieux du directeur général (au début du spectacle, lorsque son visage est encore dans l’ombre, il donne un cours de nœud de cravate).

Le corps (et le vêtement) fatigué, vieilli, relâché, négligé, de l’ex-directeur de la publication.

Le corps jeune, vigoureux, décontracté (se jetant sur le canapé et s’asseyant par-terre) du troisième protagoniste, à la fois petit ami ( ?) et collaborateur du directeur général (dessinateur des couvertures de la maison d’édition) venant « juste » faire une relance de l’action et une précipitation du dénouement.

Hormis le jeu entre les trois corps différents, que reste-t-il de théâtral dans ce théâtre-là ? Essentiellement les situations verbales : la précision de l’élocution ; les silences ; les regards qui en disent longs ; les sous-entendus roués ; les indolences de l’importuné, prenant (avec drôlerie) son mal en patience, se retenant de ne pas exploser, espérant simplement jeter son fâcheux dehors ; les mimiques de l’importun finaud, facétieux, qui de timoré au début de la pièce devient de plus en plus sans-gêne au fur et à mesure que les langues se délient…

Au bout d’un bon quart d’heure, l’unique question réellement dramatique de la pièce, que tout le monde se pose (que nous devinons), dont nous attendons « tous » la réponse et qui est la seule justification de la pièce, est posée par le directeur général à son ex-subalterne : « Mais qu’est-ce que vous êtes venu faire là ? »

L’homme au geste non rentable, amoureux de la langue, des livres, de la littérature, de Nietzsche, l’homme qui ne cessera pas d’être improductif et qui désormais continuera de lire dans « le fauteuil à bascule » qu’il s’est procuré pour être chez lui dans les mêmes conditions que sur son lieu de travail, est venu chercher des explications à sa mise au ban (d’homme vieillissant ? disparition du livre ? disparition de la littérature ?) ; mais il est surtout venu dire son fait au directeur général froid…

… homme de chiffres, de productivité et de résultats financiers qui sera peut-être le prochain sur la liste de son entreprise à être remercié…

Théâtre de situations verbales donc. Et après tout ? Quand c’est bien fait et si c’est bien joué…

Mise en scène : Jean-Luc Borgeat ; interprétation : Roger Jendly, Edmond Vullioud, David Marchetto ; scénographie et costumes : Carole Favre ; lumières : Danielle Milovic ; administration : Claudine Corbaz ; La compagnie Le Milan noir, coproduction Oriental – Vevey, Equilibre-Nuithonie – Fribourg, création septembre 2017, Oriental – Vevey

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