« Put your heart under your feet… and walk/à Elu » Steven Cohen (2017)

L’alliage entre l’extrême raffinement, l’extrême délicatesse et l’extrême violence caractérise le travail de Steven Cohen.

C’est à une expérience totale que l’artiste-perfomer sud-africain convie, expérience à la fois ultra-esthétisée et ultra-réelle, une suite d’images et d’actes fascinants qui ne laissent pas de hanter.

Jonchée de paires de chaussons de danse alignés (puis éclairés isolément), la scène se présente comme lieu d’exposition de pièces de collections ou de reliques. Chaque paire de chaussons est assorti d’un accessoire supplémentaire : un pistolet au canon tordu, des figurines d’Hitler, des croix, des représentations de Satan … Certains chaussons dessinent des croix gammées.

Sur un côté, à l’avant-scène, un trépied porte quatre tourne-disques suspendus. De l’autre côté, une série de tables en bois baroques présentent candélabres et chandeliers.

D’obédience queer, le maquillage de Steven Cohen est extrêmement travaillé, visage blanc, longs cils, lèvres noires, ailes de papillons sur les joues et sur le front, paupières jaunes, arbuste fiché au haut du crâne, ambiance florale.

Un tutu blanc, tissu et tulle. Aux pieds chaussures à talons très hauts parfois à aiguilles, parfois en forme de sabots d’équidé. Parfois presque nu. Le sexe comme trophée est emmailloté.

En fond de scène, le visage de Steven Cohen apparaît à l’écran. La douceur, la neutralité, la mélancolie semblent l’habiter. Dans ces images, il déambule avec grâce parmi des végétaux en pleine nature ou au milieu d’un parc. Plus loin, il continue avec la même lenteur sous la pluie. Les images sont belles.

Tandis que la projection du film continue,  Steven Cohen apparaît sur la scène. Il entre par le lointain. Vêtu de son tutu, il est juché (l’image est somptueuse) sur des « échasses ». Ses pieds sont chaussés de souliers noirs à sabots eux-mêmes fichés dans deux cercueils d’enfant blancs. Deux cannes l’aident à se déplacer. Passant entre les pièces de reliques, il avance lentement descendant jusqu’à la rampe.

Sur fond de musique confinant au sublime, il se retire hors scène derrière une rangée de projecteurs positionnés à même le sol.

La projection des images reprend. Toujours aussi délicat, sophistiqué, raffiné, vulnérable dans la même tenue et le même maquillage qu’aux images précédentes, Steven Cohen se découvre à l’écran dans le décor d’un abattoir dont il remonte à l’envers la chaîne d’abattage : la pièce des crochets où sont suspendus la couenne et les viscères des animaux abattus, les carcasses démembrées, les membres découpés, les bêtes sont décapitées avant d’être débitées…  D’un animal étêté, Steven Cohen se glisse sous le corps et se laisse arroser par le sang ; puis dans la cuve où les animaux perdent leur sang à gros bouillons, la carcasse d’une bête à la tête tranchée en train de se vider de son sang, Steven Cohen plonge les mains, les bras et le corps entier ; dans la salle où les bêtes sont encore vivantes, emprisonnées par de grandes plaques en métal, elles sont brusquement étourdies par une tige d’acier qui pénètre le cerveau (la manœuvre se déroule si vite que l’on a pas le temps de voir), la bête tombe lourdement sur les plaques de métal où elle est égorgée tandis qu’elle est inconsciente mais encore vivante.

Les ouvriers noirs (le film a sans doute été tourné en Afrique du Sud) continuent de faire leur métier, certains s’arrêtent de travailler ébahis de voir dans sa tenue l’artiste déambuler au milieu d’eux toujours avec grâce et témoignant sans ostentation une empathie envers les animaux égorgés.

Sommes-nous en compagnie d’un ange dans la chambre de l’enfer ?

L’action revient sur scène.

Sur les épaules, Steven Cohen endosse les quatre tourne-disques qui diffusent de la musique lors d’un petit tour en salle puis retour.

Sous un autre angle, les lumières rouges rasantes éclairent les reliques.

Steven Cohen s’approche des tables en bois précieux à l’avant-scène, allume une à une les bougies et s’adresse à la salle en anglais. Depuis le début, Steven Cohen a entamé une cérémonie funèbre : il n’est pas « acteur » énonce-t-il, tout ce qu’il fait est vrai (c’est la définition de la performance), son amant est décédé il y a un an, « Put your heart under your feet… » lui est dédié.

Sur la table un petit coffret est positionné : il s’agit de l’urne funéraire de son ami prénommé Elu. Avec un endoscope, Steven Cohen filme la date de naissance et la date de mort de son ami (retrouvé mort en sang dans sa baignoire), l’image des dates est diffusée sur l’écran en fond de scène.

Steven Cohen ouvre le petit coffret de bois. Une petite cuillère comporte un petit tas de cendres. Ce sont les cendres de son ami. Steven Cohen déglutit le contenu de la cuillère, boit une coupe de vin et reprend la parole. Steven Cohen avait promis à son ami de rester toujours auprès de lui. A présent, il a fait mieux puisque son ami est désormais en lui.

Un nuage de fumée blanche envahit la scène. Steven Cohen progresse dans la fumée… plonge avec grâce et disparaît.

Une photographie de son ami apparaît sur l’écran.

Il porte des chaussons de danse. Un nuage d’oiseaux s’envole devant lui.

Le public est assommé.

Pour saluer, Steven Cohen ne reviendra pas.

Conception et interprétation: Steven Cohen ; Lumières : Yvan Labasse ; Production: Cie Steven Cohen ; Coproduction: CDN Humain trop humain – Festival Montpellier Danse – Dance Umbrella, Johannesburg.

 

Publicités

Une réflexion sur “« Put your heart under your feet… and walk/à Elu » Steven Cohen (2017)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s