« Tiefer Schweb » Christoph Marthaler (2017)

Avec son théâtre de parodie et d’auto-dérision (souvent proche de l’univers de Jacques Tati), Christoph Marthaler n’a pas son pareil pour moquer les mœurs et mentalités, us et coutumes,  lois et comportements de ses compatriotes (suisses, allemands, autrichiens), et plus largement européens, et au-delà occidentaux.

Occidentaux, Européens, Allemands seraient-ils supérieurs aux foules de migrants qui frappent aux  portes et qui arrivent par milliers sur des bateaux de fortune à travers la Méditerranée ?

C’est la question que semble poser Christoph Marthaler dans sa dernière création « Tiefer Schweb » et, on le devine,  la réponse sera évidemment non.

Un groupe de fonctionnaires allemand est… réfugié à 243 mètres au fond de l’eau, au milieu du lac de Constance, frontière naturelle entre trois états : l’Allemagne, la Suisse et l’Autriche.

En salle, les spectateurs embarquent à bord d’un navire suivant l’avertissement d’un message sonore. Dans son message d’accueil, le capitaine annonce le départ en croisière sur le lac de Constance, mais également l’impossibilité d’approcher le centre du lac parce qu’une dizaine de bateaux de Plaisance s’y trouveraient remplis… de migrants.

Le rideau s’ouvre. Une base sous-marine apparaît, située juste au-dessous de la flottille de migrants (que nous ne voyons pas). Là, les fonctionnaires allemands se sont réfugiés, « après avoir constaté que les demandes de formulaires provenant des migrants ne seraient pas temporaires »…

Composé de boiseries, le décor n’offre qu’une seule issue. Fiché dans un mur, un volant signifie le positionnement sous l’eau. Pour les nationaux, cette base sous-marine sert de sas de décompression. La pression de l’air changeant parfois au cours des conversations, les personnages exécutent de brusques mouvements de pressurisation que seule la manipulation du volant par un des membres de l’assemblée interrompt pour un retour de la pression à son juste niveau. Dans un coin du fond de scène, une construction en pavés de verre munie d’un judas dans sa paroi et d’une écoutille à son faîte deviendra successivement accès sous-marin, système de chauffage et four à bois.

Sur scène, sept personnages costumés de la même façon dans des complets, variations de beige ou de gris, sont attablés, la tête penchée en avant. En guise d’introduction, les fonctionnaires imitent des bruits de canalisation d’eau. Certainement leur mission est temporaire mais ils semblent être là de toute éternité.

La situation à la surface de l’eau rend nerveux. Les esprits s’échauffent, le ton monte et les cris affluent. Leur querelle est interrompue par la survenue d’un homme-grenouille par l’écoutille du sas sous-marin.

Par le judas, ils reçoivent du courrier (une lettre chacun) ; ils se précipitent, tous ont reçu une lettre sauf une femme qui explique à ces colocataires, qui ne l’écoutent pas à tel point ils sont absorbés par la lecture de leur lettre, pourquoi elle est arrivée là.

Chargé de surveiller la qualité de l’eau et d’exécuter des examens bactériologiques, le comité directeur des habitants vivant autour du lac reprend sa réunion (« Mesdames, Messieurs, reprenons nos places » déclare le président de séance).

Sont-ils supérieurs aux réfugiés, candidats à la nationalité suisse, allemande ou autrichienne, que leurs différents pays refoulent ?

Qu’on en juge :

Avec son esprit de burlesque, son rythme toujours (faussement) lent, Marthaler moque la manie du respect du protocole et de l’ordre du jour de ses protagonistes, leur manie pour la précision et leur goût pour les inventaires (un membre du comité décline le nom du Lac de Constance dans toutes les langues). Leur élection pour les coffres-forts (un hors-scène s’ouvre et dévoile diversement : une salle de musique, des réserves – des murs de jerricanes – d’eau douce, des parois dotées de volants à trois manches indiquant l’existence de coffres-forts  – coutume typiquement suisse -. A un instant, à force de puissants efforts, un personnage arrache accidentellement un volant d’une paroi. Il le jette comme s’il souhaitait en dissimuler la faute), leur goût pour les biscuits secs et pour l’accordéon (un membre du groupe joue un air d’accordéon sans se soucier de gêner ses partenaires).

Lorsqu’un migrant approche avec grande humilité pour négocier son entrée dans leurs pays, sur fond (autre goût bien bavarois) de fanfare exécutée (au seul son de bouche) par trois musiciens impeccablement alignés, les tests d’admission consistent en la récitation d’une recette de cuisine et l’exécution d’une danse locales. Avec la plus grande application, l’impétrant récite la recette d’un plat de… saucisses et exécute une danse de tradition bavaroise.

Quid de leur légendaire propreté ? Des dizaines de sacs plastiques sont extraits de l’eau du lac par l’écoutille. Quatre urinoirs apportés sur un chariot à roulettes fournissent aux membres du comité l’occasion d’un cours sur le bon usage et sur l’entretien des toilettes. Ensuite, les urinoirs changeant de fonction sont utilisés comme porte-voix par les quatre choristes.

Épris d’une soudaine (et interminable) envie d’uriner, deux fonctionnaires échangent des propos qui ne sont pas sans rappeler les idées hégéliennes sur la volonté.

Peu à peu, un déraillement complet du spectacle (et donc de la réunion des fonctionnaires) se fait jour. Trois orgues électriques sont apportés sur scène. Les pianistes jouent et chantent avec le plus grand sérieux (comme de coutume chez Marthaler) « The sound of silence » de Simon & Garfunkel , suivi de « A Whiter Shade Of Pale » de Procol Harum.

Pour clore, ils s’exhibent dans leurs habits traditionnels – on ne peut pas plus ridicules hors contexte – bavarois. Affirmant leur goût pour ces costumes, ils proclament nonobstant leur détestation de la langue allemande. Comme ils préféreraient apprendre le chinois, ils proposent d’apprendre le chinois mais de garder leurs costumes bavarois, soutenant qu’ils seraient alors les plus heureux du monde.

Une fois ôtés, les habits traditionnels sont jetés dans le four pour être brûlés. Tandis qu’à présent ils sont en petites tenues (nuisettes, slips, caleçons blancs), la réunion reprend.

C’est à ce moment que le spectacle déraille complètement.

Deux pieds de chaise perdus par un personnage (d’abord retenu puis bientôt rejoint par ses camarades) déclenchent déversement de violence semant le désordre et le chaos sur la scène. Une scie circulaire est apportée sur le plateau. Muni de la scie-sauteuse, le névrosé découpe des madriers de bois, cloue les planches à même le mur, déroule des barbelés, bientôt ses camarades lui prêtent la main (perdant le contrôle d’eux-mêmes : s’agit-il de se barricader ? de se protéger absurdement de ces hordes d’étrangers qui viendraient envahir leur pays ?); ils s’empêtrent dans les fils de fer barbelés…

Au moment du salut, les personnages munis de bouquets font semblablement comme au début du spectacle des bruits de canalisation d’eau avec leur bouche…

Mise en scène : Christoph Marthaler ; Conception: Christoph Marthaler, Malte Ubenauf, Ueli Jäggi ; Scène: Duri Bischoff ; Costumes: Sarah Kittelmann ; Musique: Jürg Kienberger ; Lumière: Jürgen Tulzer ; Dramaturgie : Malte Ubenauf

Avec: Assan Akkouch, Raphael Clamer, Olivia Grigolli, Walter Hess, Ueli Jäggi, Jürg Kienberger, Stefan Merki, Annette Paulmann

Création juin 2017 à la Kammerspiele de Munich  arah Kittelmann

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “« Tiefer Schweb » Christoph Marthaler (2017)

    1. Beaucoup d’autres spectateurs peuvent vivre les spectacles de Marthaler de la même façon que vous, rassurez-vous. L’instillation de l’ennui peut faire partie intégrante, en effet, des spectacles de Marthaler…

      Aimé par 1 personne

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