« $.T.O.r.M » librement inspiré de « Théorème » de Pier Paolo Pasolini mise en scène de Vincent Bonillo (2016)

Il est de grands spectacles méconnus, n’ayant joué que peu de fois et donc ayant été très peu vus.

Avec « $.T.O.r.M », Vincent Bonillo sert magnifiquement « Théorème » de Pier Paolo Pasolini : il le montre, le démontre et le sublime tout à à la fois, en trois temps ou en trois rituels.

Dans un décor immaculé blanc, un tulle au lointain, des découvertes blanches (rappelant « Hamlet » de Patrice Chéreau) (mais sans la perspective), un sol blanc, au centre du fond de scène une table blanche (sur la table, des couverts rangés et un verre de vin) (la cène reconstituée ?) au lointain six chaises blanches alignées symétriquement sur lesquelles six protagonistes ont pris place et patientent face public. A ce moment, l’on ne sait pas encore qui est qui : le père, la mère, le fils, la fille, la bonne et le visiteur. Dans sa robe et ses bas noirs, la bonne se devine, mais exceptée elle, la découverte des identités fera partie du jeu. A proximité des chaises, chaque personnage a rassemblé ses accessoires…

Premier temps : les portraits.

Sur cette scène sublimée, idéalisée, épurée, mais également froide et chirurgicale, durant des laps de silence exagérément étirés conférant à chaque scène (à chaque portrait) une tension et une attention extrêmes, chaque protagoniste s’avance sur l’aire de jeu en direction du public et réalise son portrait sur fond de propos sonorisés du visiteur assis sur sa chaise derrière un micro délivrant par intermittence comme autant de commentaires, de présentations, de portraits rédigés, des passages de Pasolini.

Les lumières se font. Immobiles face aux spectateurs, les six protagonistes sont assis.

Dans un silence absolu, le fils (aux allures christique comme le visiteur mais dans un autre genre) (jean, veste brune, foulard beige épais) ouvre la série des portraits. S’avançant son verre de vin à la main (le sang du Christ ?), il découvre lentement l’espace (qu’il foule respectueusement aux pieds). Ne laissant pas d’interroger le lieu (en en faisant le tour) avec le regard, il s’interroge en même temps sur lui-même. Soudain, il verse son verre de vin au sol. L’espace est taché. Le fils est-il le sacrilège ? Le profanateur ?

Tandis qu’il est allongé au sol, une femme, toute vêtue de noir (robe s’arrêtant au-dessus du genou, bas et souliers noirs) se lève. Elle a le regard au loin, ses gestes et ses déplacements sont géométriques (la mise en scène est un rituel). C’est la bonne. Munie d’un seau et d’une lavette (abnégation et dévouement), elle nettoie le tapis de sol afin de le faire revenir à son blanc originel.

Dans « Théorème » de Pasolini, le fils est artiste-peintre. Dans le spectacle de Vincent Bonillo, est-il l’alter-ego ? le double du metteur en scène ?

Le fils poursuit ses actes de « rébellion ». Depuis la coulisse, il jette une partie de ses vêtements sur le plateau, traverse l’espace en courant, récupère ses vêtements et tandis que le fils fait face au public, le visiteur, toujours assis sur sa chaise, se faisant récitant, ou plus exactement détenteur et porte-parole de la pensée de chacun des protagonistes (dans cette première partie du spectacle, celle de la galerie des portraits : aucun des protagonistes ne prendra la parole pour lui-même) (façon pour le metteur en scène de rendre compte du matériau récit de Pasolini), prononce les premières paroles du spectacle ôtant de cette façon la parole aux protagonistes. Dans ces premiers mots, le protagoniste, le fils, le récitant, le visiteur, Pasolini ou le metteur en scène (nous ne savons pas exactement qui s’exprime) parlent du « principe sous-jacent de la beauté triomphante de l’autorité ». Beauté, autorité et lumière…

Lorsque son portrait est clos, le fils va se rasseoir. Un homme prend le relais. Il est en caleçon rouge, une serviette rouge autour du cou : c’est le père. Il se lève pour se brosser les dents. La bonne, toujours serviable, exécutant ses parcours de manières toujours aussi géométriques, vient débarrasser le père de sa timbale et de sa brosse à dents juste au moment opportun (lorsqu’il n’en a plus besoin). Lorsque le père a terminé ses petits exercices de training sur place, face au public, le visiteur-récitant depuis sa chaise et son micro, d’une voix toujours aussi monocorde, objective et surplombante (ce qui accorde à son personnage une supervision) complète la présentation du père propriétaire (« habitué de tout temps à la possession ») (comme dans les autres œuvres de Pasolini, « Théorème » parle de la propriété capitaliste) « bon bourgeois sculpté dans son honorabilité », « modèle » pour sa femme et pour sa fille, de tout temps identique à ses semblables pères et bourgeois. Tandis que la bonne se lève pour présenter au père son habillement, le récitant poursuit (en bon entomologiste) la description des habitudes paternelles (stéréotypées) : exercices sportifs (pour résorber sa « tension »), goûts musicaux, soins du corps et du visage, habitudes vestimentaires de luxe (tous ses goûts sont de marque : vin, vaisselle, mobilier)… Avec l’aide de la bonne, le père procède à la ritualisation de son habillement puis se rassied sur sa chaise.

Après que la bonne eut apprêté (de façon toujours aussi géométrique) les souliers du personnage suivant, une femme se lève et entre à son tour dans l’aire de jeu : c’est la mère (jupe noire ajustée et haut en dentelles beige) descendant droit devant elle, face au public, tout aussi silencieusement que ses partenaires, rouge-à-lèvre et vernis à ongle assortis, petit sourire aux lèvres, pensive (ou pour mieux dire : plongée dans ses pensées). Lorsqu’elle tend la main, la bonne toujours disponible, lui remet un foulard que la mère met aussitôt autour du cou. Tandis que la bonne attend à l’arrière-plan avec une tasse de café, la mère, suite à une très longue hésitation, s’apprête à enfiler les souliers que la bonne avait précédemment déposés au sol. Quand au bout de longues secondes,  l’une réalise que l’autre, pour d’étranges raisons (le refus du fétichisme ? le refus ou l’appréhension de l’appropriation du rôle ?) ne s’y résoudra pas, la bonne apporte la tasse de café à la mère. Le café bu, la mère adresse une petite tape familière sur la joue de la bonne puis se décide enfin à enfiler ses souliers. Se mirant dans un miroir factice, ne se trouvant pas seyante, elle arrache le foulard de son cou et le jette à terre. Aussitôt, la bonne, toujours aussi dévouée, plie le voile et le ramasse, tandis que le récitant évoque le ton supérieur et infantilisant que la mère emploie pour s’adresser à son personnel. Exposée comme les personnages précédents aux regards du public, la mère écoute sans réagir, sans bouger, le portrait que le récitant-visiteur fait d’elle dans son micro. Lorsque son portrait est clos, elle se rassied.

Dans un rythme beaucoup plus rapide (tranchant avec celui des autres), la jeune fille (mini-jupe noire, petit haut écru sans manches, baskets blanches, magnétophone et autres accessoires à la main) se lève et se précipite pleine d’une énergie rebelle au centre du plateau, entamant son portrait par une petite comptine (en quête d’un petit ami) : « Moi je m’ennuie de six à dix… » ; puis allumant son magnéto, elle diffuse une musique Métal. Elle se dévêt seins nus, ôte sa jupe, se décoiffe, colle des sotchs noirs sur ses tétons, passe une jupe couleur or à paillettes, change de souliers (met des chaussures à talons), se passe du rouge-à-lèvres tout en continuant de danser, brandit sur un poster les photographies de son père tout en croquant une sucette qu’elle finira par jeter avant de froisser le poster de son père… Pour clore le portrait (tandis que le visage ensanglanté par le rouge-à-lèvres, elle remet lentement son petit haut écru), le récitant, au ton toujours égal (et objectif ?), évoque les « représentations romantiques de l’amour » de la jeune femme et son désir terne d’avoir avec un garçon une relation évidente et conformiste. La jeune fille retourne s’asseoir à sa place.

Le tour de la bonne arrive. Toujours hiératique et mutique, elle approche solennellement la table à roulettes à l’avant-scène tandis que l’on entend par la voix du récitant ses pensées intérieures (violemment tournées contre ses maîtres prétendus « honnêtes gens »). Un peu nonchalamment, elle ramasse les affaires que la jeune fille a laissées (comme dans sa chambre) à-terre. Appuyée à la table, elle fait de rapides et nombreux signes de croix, puis se maintient dans d’une longue station debout, silencieuse, immobile.

L’ultime portrait est clos.

A présent, la pièce expose les relations familiales.

En ordre légèrement dispersé, les membres de la famille approchent de la table. Après un temps de prière silencieuse, le père, la mère, la fille s’installent, tandis que le garçon, verre à la main, se maintient un peu en retrait, debout. La bonne dresse la table. Un écho sonore accentue le mouvement des verres et des couverts sur la table, concourant à la création de l’atmosphère pesante.

Sans jamais s’adresser la parole ni se regarder, ils restent comme perdus dans leurs pensées ou comme des pantins, tandis que le récitant se lève, marche droit devant lui jusqu’à hauteur des autres protagonistes à l’avant-scène.

Ils ne bougent plus. Tandis qu’ils restent immobiles durant de longues secondes, des images vidéos (d’un quartier d’immeubles) apparaissent sur fond de musique stridente.

Deuxième partie : les amours.

La bonne (première à désirer – à son insu même – une relation sexuelle avec le visiteur) trépigne sur un côté de la scène. Lorsque le plein feu revient, elle fait plusieurs signes de croix, lutte contre ses pulsions, cherche à conjurer le sort, puis ne résistant plus, elle se précipite contre le visiteur impassible l’enserrant entre ses bras avant d’entrer durant de longues minutes dans une crise d’hystérie, comme ensorcelée, lançant contre l’étranger des doigts accusateurs et des malédictions.

Lorsque le visiteur approche pour la prendre entre ses bras, le charme opère aussitôt. Stupéfaite, la bonne soulève sa robe puis, comme elle le désirait, se laisse caresser et embrasser par lui.

Lors d’un nouvel intermède, la vidéo montre une voiture progressant sur une petite route forestière par temps de pluie.

La bonne va s’asseoir tandis que le théâtre rituel continue.

Le visiteur s’est remis à sa place à l’avant-scène. A contre-jour, l’homme et la femme se lèvent, la femme s’allonge au sol, l’homme restant à genoux au-dessus d’elle. Ils se livrent à leurs relations sexuelles névrosées. Durant de longues minutes, l’homme veut faire l’amour avec la femme qui ne le veut pas. L’homme cherche à prendre sa compagne par la force en présence du visiteur indifférent qui reste debout à l’avant-scène, regard tourné vers les spectateurs, jusqu’au moment où épuisé, l’homme s’écroule au sol. Lorsque la femme se rassied à sa place, l’homme se tord de douleur au sol en hurlant. Sa fille se lève comme voulant lui venir en aide. Le visiteur se dirige vers le père et c’est lui qui se chargera de l’apaiser. Doux et impassible, il s’allonge contre le père et doucement dépose sa tête contre son bas-ventre.

Nouvelle projection vidéo d’un visage en gros plan respirant avec peine.

Le père est assis à sa place. La fille se lève et lors d’une séance photos tente d’amadouer l’étranger qui l’embrasse pour l’apaiser.

Après un nouvel intermède vidéo, la mère s’approche du visiteur (à nouveau debout face public) et vient mendier son amour. Prête à tout pour obtenir affection et caresses, elle ôte son pull et se présente face à lui en soutien-gorge. Réalisant le ridicule de la situation (et son humiliation), elle s’effondre en pleurs. Le visiteur la prend le plus tendrement possible entre ses bras et lui permet d’extérioriser sa souffrance et de verser toutes les larmes de son corps.

Dernier à passer, le fils recherchera l’amour du visiteur comme les autres. Approchant sa chaise sur la scène (sur une musique mélancolique), il s’allonge au sol, roule sur le côté jusqu’à arriver aux pieds du visiteur. Après s’être déshabillé, il dépose ses vêtements à ses pieds puis avec son écharpe s’emploie à se pendre devant lui. A son tour, le visiteur l’enlacera.

Le rituel des apaisements et des moments privilégiés avec l’ensemble des protagonistes étant terminé, le visiteur jette un ultime regard sur la famille (notamment sur le père), puis sort, quittant la maison et laissant tout le monde en plan.

Troisième partie : la famille orpheline.

Suite au départ du visiteur, la famille est nucléarisée.

Tous ses membres tournent leur regard vers l’ouverture par laquelle le visiteur est sorti. Torse nu, bras ballants, le fils n’a pas changé de place. Lentement, le corps courbé en avant, il cherche à regagner sa place : il s’effondre avant d’y parvenir. Brusquement, la bonne se lance à la poursuite du visiteur parti. Elle ne reviendra que pour dire adieu à chacun des membres de la famille.

S’étant approchée de l’avant-scène munie de sa chaise, la mère confesse aux spectateurs la vacuité de son existence. Dans le tableau catastrophique qu’elle brosse d’elle-même, elle fait exception de sa rencontre avec le visiteur : « lui » a rempli sa vie « d’un intérêt total et réel », il lui a apporté « l’amour dans le vide de sa vie ». Dans le sillage de la mère, la fille fait l’aveu de sa souffrance suite au départ du visiteur. Dernier à se lever, le père prend sa chaise, tourne le dos au public, s’installe pour lire une ultime maxime de Pasolini projetée sur l’écran de fond de scène tandis que le noir se fait…

« Théorème » de Pasolini est une entreprise difficile à faire au théâtre. Pari réussi.

C’est à la ritualisation, à la reconstitution toute en lenteur, à la schématisation, à la spectacularisation de l’histoire d’une famille bourgeoise standard que ce (grand) spectacle blanc et silencieux convie…

Mise en scène : Vincent Bonillo ; Jeu : Julia Batinova, Juan Bilbeny, Felipe Castro, Marie Druc, Pascal Gravat, Emilie Vaudou ; dramaturgie : Jöel Aguet ; scénographie : Roland Deville ; construction décor : Serge Perret ; vidéo : Nicolas Wagnières ; musique : Pierre Audétat ; régie : Léo Garcia.

Compagnie : https://cievoixpublique.jimdo.com/ 

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