« Compassion, histoire de la mitraillette » Milo Rau (2016)

Chez Milo Rau, le vrai frappe toujours comme un coup de poing. Poursuivant son théâtre documentaire, à rebours de la plupart des artistes de la scène, Milo Rau n’essaie pas de faire « vrai » à partir de la « fiction », mais de la fiction à partir du vrai.

Sur scène, une table recouverte d’une nappe noire (table de conférencier, puis table régie). Au-devant, une décharge arrangée en cercle de laquelle débordent pneus usagés, banquette, frigo, bidons, chaises en plastique, tissus, vêtements en vrac. Au milieu de cet amoncellement, légèrement excentré : un pupitre de conférencier. Au-dessus du dispositif, un écran, comme bien souvent chez Milo Rau, sur lequel seront projetés les visages en gros plans des protagonistes.

Deux femmes entrent successivement en scène.

Depuis leur bureau ou leur pupitre, parfois en avançant un peu au milieu des déchets (notre continent l’Europe ne serait-il plus devenu qu’une poubelle ?), elles racontent, témoignent, déposent, documentent, brandissent des preuves, des pièces à convictions (carte d’identité, formulaires administratifs, photographies) et quelquefois, elles parlent à charge, accusent, crient, pleurent ou urinent.

La première est une femme noire. Elle s’assied à la table de la régie, installe ses affaires, ajuste son micro et sa webcam, son visage apparaît à l’écran, elle sourit, décline son identité (Consolate Sipérius) et sa nationalité, elle est née au Burundi et sans différer annonce qu’elle a vu ses parents tués sous ses yeux par des tirs de mitraillettes tandis qu’elle avait quatre ans. Comme elle était petite, elle a réussi à s’échapper, seule rescapée de sa famille lors du génocide du Rwanda perpétré par les Hutus contre les Tutsis ayant fait près d’un million de morts entre avril et juillet 1994. Puis, elle relate les circonstances de son adoption en Belgique, son déracinement, son arrivée dans un petit bourg belge où en tant que seule noire elle est aussitôt devenue une attraction, lors même qu’elle n’avait encore jamais vu de blancs…

La seconde femme est blanche, blonde, élancée, dans une robe bleue moulante, elle s’appelle Ursina Lardi. Parlant indifféremment le français ou l’allemand, elle interprète l’ancienne membre d’une organisation humanitaire non-gouvernementale (où Milo Rau a officié). A son tour, elle témoigne. Ou plutôt, elle interpelle. En tant qu’occidentaux, européens, blancs, comment nous comporter face au témoignage de Consolate Sipérius ? Le récit de cette jeune femme burundaise (exposée sur scène comme un cobaye ?), comme celui des victimes de tous les génocides, comme celui des migrants doivent-ils susciter un sentiment de compassion au sein de l’assistance ? « Compassion » n’est-ce pas le titre et donc le sujet de la pièce ? La vue du petit Aylan (la comédienne brandit la photo qui a fait le tour du monde) mort sur une plage de Turquie à Bordrum le 2 septembre 2015, n’a-t-il pas lui aussi suscité le même élan de pitié ? Nous sommes ému-e-s, peut-être, mais quelle est la nature de cette émotion ? Que signifie cette compassion ?

La lumière de la salle s’allume. La femme blanche, blonde, alter-ego des spectateurs, Ursina Lardi interpelle la salle. De quoi parle-t-on ? Que sommes-nous en train de faire collectivement ? Dans quelle situation nous trouvons-nous ? Quelle signification cela a-t-il de faire du théâtre avec ce type de questionnements et de témoignages ? Sommes-nous en train de vivre un spectacle ? Ursina Lardi raconte, témoigne, elle ne « joue » pas, nous l’écoutons, nous ne nous « évadons » pas.

Nous sommes conviés à être tous pleinement .

Les lumières de la salle s’éteignent, celles de la scène se rallument.

Repartant sur les traces de la préparation du projet avec le metteur en scène, Ursina Lardi est conduite à remettre les pieds où, prétend son personnage, elle est allée lorsqu’elle avait vingt ans, lorsqu’elle était encore jeune idéaliste et qu’elle décidait de s’engager comme volontaire dans une ONG au titre de « Teacher in conflict » à Goma au Rwanda… en 1994. C’est cette expérience qu’elle raconte ou plutôt qu’elle revit sur fond de la 7ième symphonie de Beethoven sous les yeux ébahis des spectateurs.

Outre Beethoven, Œdipe (à l’instar du roi de Thèbes, nos sociétés occidentales aveugles et inconscientes comprennent-elles pourquoi tant de personnes meurent autour d’elles ?) Richard Strauss, Jean-Sébastien Bach, « Dog Ville » de Lars Von trier et « Inglorious Basterds » de Quentin Tarantino seront également convoqués.

Jeune occidentale, Ursina Lardi vivait dans un hôtel tandis que les événements sont arrivés. Après avoir entendu les cris de morts des Tutsis qui tombaient sous le coup des machettes, dans les semaines qui suivirent, elle a vu déferler un million de réfugiés Hutus fuyant la vengeance des Tutsis. Inexpérimentée, méconnaissant tout de l’histoire du pays où elle était parachutée, elle finit aux manettes d’une mission humanitaire pour dispenser des cours aux génocidaires et organiser – actions dérisoires et pathétiques – des « workshops » avec les aumôniers militaires. Comme elle sera ensuite témoin, elle assistera (impuissante) (à l’image de tous les occidentaux) au retour des armées rwandaises Tutsis désireuses de se venger et de mitrailler les millions de réfugiés Hutus. A cet instant, Ursina Lardi extrait une mitraillette des amoncellements de détritus afin de la braquer sur la caméra et feindre par l’accompagnement de bruits de bouche de tirer dans le public…

Alors quelle compassion peut ressentir celui qui a vu mourir de ses propres yeux non pas un seul petit enfant (le petit Aylan qui a ému tant de millions d’européens et d’occidentaux) mais des centaines, des milliers, des centaines de milliers de personnes mitraillées, violées, démembrées, abattues à coups de machettes, puis exterminées ?

Et face à l’attitude des occidentaux, que peut penser la jeune femme burundaise rescapée du massacre intégral de sa famille, devenue… actrice en Belgique et jouant à présent de grands textes du patrimoine théâtral mondial, comme dernièrement le rôle d’Antigone, tandis qu’elle fixe la caméra du regard et qu’elle s’adresse, yeux dans les yeux, non pas à des « spectateurs », à des témoins impuissants, à des personnes éprises de « compassion », mais par leur rôle dans l’histoire (la colonisation et le pillage des richesses des pays africains) aux responsables (passifs, actifs ou consentants) des événements tragiques et des génocides commis aux pays des grands lacs ? …

Conception, texte et mise en scène : Milo Rau ; Avec Ursina Lardi et Consolate Sipérius ; Scénographie et costumes : Anton Lukas ; Vidéo et son : Marc Stephan ; Dramaturgie : Florian Borchmeye ; Collaboration dramaturgie : Mirjam Knapp, Stefan Bläske ; Lumières : Erich Schneider

Production Schaubühne Berlin ; Coréalisation La Villette (Paris) ; Festival d’Automne à Paris // En coopération avec : Théâtre National de Bretagne – Centre Européen Théâtral et Chorégraphique (Rennes), Théâtre de Liège, Emilia Romagna Teatro Fondazione, Schaubühne Berlin, Göteborgs Stadsteatern,  Croatian National Theatre, World Theatre Festival Zagreb, Athens & Epidaurus Festival. Spectacle créé le 16 janvier 2016 à la Schaubühne Berlin.

 

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