« Deux mots »  de Philippe Dorin, mise en scène de Monique Hervouët (2018)

Elle entre, se présente, intimidée (un peu), discrète, s’excusant presque d’être là et de jouer (« deux mots ») – passante -, délicate et… causante. Elle s’adresse, montre son manteau, son visage, son corps (son cul), son sourire, ses ongles (vernis en bleu), sa robe et son sourire. Elle se lance dans une leçon de choses (et de causes) tautologiques. Il faut reprendre les mots depuis le début, la langue étant réduite à sa plus simple expression, à son plus simple appareil, simplissisme : la chaise (qu’elle aime), la personne qu’on attend sur la chaise, les pieds de la chaise, l’écart entre les pieds de la chaise, son sac (qu’elle aime), la couleur de son sac, le contenu de son sac, son carnet (qu’elle aime), les petites croix sur son carnet, son tube de crème (qu’elle aime), le bouchon de son tube de crème, sa botte de légume (qu’elle aime, comme l’écologie), sa triplette électrique (qu’elle aime), l’inattendu : son énorme magot (qu’elle aime) ; l’inquiétant : son revolver (qu’elle aime).

De vulnérable à sensible, de souriante à colérique parfois, elle devient inquiétante, jouant des mots, avec les mots, sacrifiant parfois – à la Michaux – au jeu de mots un peu « facile », qu’à cela ne tienne, jetant sur les choses et sur les mots au final tout son désintérêt (les liasses de billets de banque étant foulées aux pieds).

A la manière d’un lexique ou d’un dictionnaire de l’existence (« Le parti pris des choses » de Francis Ponge) qu’il faudrait réapprendre pour vivre, se tenir (dans son corps un peu bancal), elle parle. Il y a sa vie aussi (qu’elle n’aime pas), pas davantage que son coin (chez elle), ou sa lumière, et ses sorties à l’extérieur (« l’extérieur pouvant être à l’intérieur »), dans le but de rencontrer les mêmes situations élémentaires ou binaires : la rue (c’est à gauche ou à droite), les hommes (c’est facile ou ce n’est pas facile). Il y a un peu de Winnie dans ce petit bout de femme, station debout, « en sac », cherchant à combler le vide de son existence et à briser – peine perdue – le cercle de sa solitude. Rien qu’à causer. Soliloquer. Seule elle est, seule elle restera, avec les mots, ces lambeaux de choses, auxquels elles se raccrochent, mais qui ne changeront rien.

Comment ça marche ? Ça tient à quoi (ce théâtre) ? Au décalage entre l’extrême rudiment de la langue et l’extrême intelligence (on sent l’œil filou et la roublardise du petit sourire en coin) de l’interprète Anne-Laure Sanchez qui prête son talent à la finesse de la mise en scène de Monique Hervouët.

Dans le cadre du festival de Caves 2018. De Philippe Dorin / mise en scène Monique Hervouët / avec Anne-Laure Sanchez / en coproduction avec la Cie Banquet d’avril (Nantes), Photographe : Patrice Forsans.

http://www.festivaldecaves.fr/creation/deux-mots/

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