« Phèdre Kane Racine (va t’) » d’après « Phèdre » de Jean Racine et « L’amour de Phèdre » de Sarah Kane, Projet DEUST, mise en scène Maxime Kerzanet (2018)

Qu’est-ce que le DEUST ? La présentation sur le site de l’Université de Besançon dit ceci : « Le DEUST est une formation polyvalente qui rend plus accessible les débouchés vers les différentes professions théâtrales (jeu, mise en scène, scénographie, écriture, critique, administration, relations publiques…) ou les différents métiers en relation avec la pratique du théâtre. Grâce à une pratique du théâtre intense, cette formation constitue un banc d’essai pour des futurs praticiens qui envisagent d’exercer un métier dans le secteur culturel. Le DEUST Théâtre dispense un enseignement théorique, des expériences pratiques, artistiques et techniques sur les arts du spectacle. Il favorise l’immersion dans le secteur culturel et associatif : il prépare à l’élaboration de projets professionnels (stratégie de recherche d’emploi, préparation aux concours d’entrée aux écoles nationales de théâtre) et permet une orientation en direction des métiers de la médiation et des pratiques en milieu éducatif ainsi que vers les métiers de la formation (métiers de l’action culturelle, métiers de l’encadrement des pratiques non professionnelles, encadrement en milieu scolaire). »

Il n’existe que deux formations de ce type en France, l’une est basée à Aix-en-Provence, l’autre à Besançon. Pour de tristes raisons (qui furent évoquées dans la presse), le recrutement des futurs DEUST de Besançon (2018-2019) est suspendu pour une durée d’un an, mais les étudiants de la promotion actuelle viennent de présenter leurs travaux de fin d’étude.

Enfin un spectacle digne des DEUST (nous ne disons pas que cela n’a jamais eu lieu, nous insistons sur le fait que cette fois, c’est le cas), digne de ces étudiants, digne de leur jeunesse, digne de leur potentialité, digne du respect que le corps enseignant leur doit et digne de leurs mérites, et cela grâce au metteur en scène qui fut choisi pour la mise en scène de ce spectacle de sortie : Maxime Kerzanet (avant lui, ces étudiants ont eu de multiples autres intervenants de qualité, mais nous insistons une fois encore sur ce critère de qualité). Nous avons toujours pensé que cette formation, universitaire rappelons-le, devait offrir l’excellence, et avec les pièces de Phèdre de Racine et Un amour de Phèdre de Sarah Kane et sa mise en scène, Maxime Kerzanet offre cette exigence.

Dans la salle appelée Black-Box du Scénacle de Besançon, le public est invité à s’asseoir dans « une aire de convivialité » : du fait du dispositif bi-frontal, de la proximité avec les jeunes comédiens, de certains interprètes assis parmi les spectateurs, du mobilier du décor : salle à manger d’un côté, chambre de l’autre.

Mais la convivialité stoppe là, le décor relevant plutôt d’une esthétique du chaos. Pour tout ce qui concerne le jeu, la direction d’acteurs, la mise en scène, la scénographie (du fait des sujets des pièces : le mythe de l’inceste Phèdre de Racine, les névroses et les déviances qui s’ensuivirent : Un amour de Phèdre de Sarah Kane), l’atmosphère et l’esthétique relèvent plutôt de l’ordre de la décadence, de la dégénérescence et du nihilisme.

Le décor est planté : une surface de terre, lieu renvoyant à la salissure, aux souillures, à l’archaïsme, à la primitivité, aux origines antiques du récit (Phèdre) ; au centre du dispositif, un tapis rouge (l’autel du sacrifice, le lieu tragique), de part et d’autre du sol terreux : d’un côté la chambre chaotique d’Hippolyte (de la pièce de Sarah Kane), un mobilier de récupération : banquette défoncée, vieux poste de télévision, vieil écran d’ordinateur, fauteuil, plaid rouge, table de salon encombrée, lampes de chevet et surtout des dizaines et des dizaines de bouteilles de bière vides. De l’autre côté, une table de salle à manger également non desservie, des dizaines de bouteilles (non seulement de bières, mais certainement d’alcools plus forts) là encore toute aussi vides. Ailleurs, un autel érigé à la mémoire de Neptune agrémenté de quelques bougies allumées. Dans la chambre chaotique, un jeune homme dort, littéralement affalé sur la banquette, un autre est assis sur le fauteuil. A la table de la salle-à-manger, une jeune fille étudie des livres.

En guise d’ouverture, le jeune homme sur le fauteuil entame la lecture de la première didascalie d’Un amour de Phèdre de Sarah Kane, puis sort. Par un bel enchevêtrement des deux pièces de Racine et de Kane, traversées d’intermèdes très risqués (lors d’improvisations, Maxime Kerzanet invite ses étudiants à prendre tous les risques) (l’exercice confinant parfois à un peu d’errance) (mais c’est l’exercice qui veut ça), de surgissements de réels dans le présent, d’événements inopinés (l’arrivée de comédiens retardataires, des adresses au public), la vingtaine d’étudiants se succèdent, le plus souvent par couples (Phèdre-Hippolyte, Phèdre-Œnone, Hippolyte-Strophe, Thésée-Hippolyte) dans un univers destroy-punk, sur fond parfois de musiques assourdissantes type Metal.

Dans leurs jeux, les personnages-étudiants donnent le meilleur d’eux-mêmes et tous sont investis à fond dans cet univers qui leur ressemble. Dirigés d’une main sûre, ils alternent l’extrême douceur (où l’on entend parfaitement le texte ; comme cela est beau d’entendre ces textes de Racine et de Kane tout en douceur) et des pics de souffrance, de colère, d’hystérie, nullement inappropriés.

Dans cette atmosphère fin de siècle ou de fin du monde (le décor posant la pièce), les signes de décadence se multiplient au cours de quelques scènes d’orgies, de teufs glauques (parsemées de vomissements), de successions de garçons mauvais genres (les déclinaisons d’Hippolyte) et de père décati (Thésée et son fils innocent), de gestes d’obscénité, de barbouillages à la crème chantilly, d’arrosages au ketchup, de maquillages ensanglantés, de roulés dans la terre, de noyades dans des bassines, d’émission de la pièce originelle de Racine jouée à la télévision (via la diffusion d’enregistrement sonore ou via le canal de portable) (le texte de Racine revenant tout au long de la présentation comme une antienne qui hante les personnages de Kane), l’inattention parfois à certains objets (les livres sur la table), de repas goinfrés de spaghettis, de scènes de baises (fornication du tableau de Neptune, fornication de la table et de la chaise), pour offrir en guise de dénouement l’ingestion de cuisses de poulet …

Travail d’étudiants remarquable.

Réservation obligatoire à l’adresse mail suivante : juliette.jeanmougin@gmail.com

Au Scénacle de Besançon
11 et 12 MAI 2018, à 20h30
Durée – 2h15 environ

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