Steven Cohen (rétrospective 1997-2018)

Né en Afrique du Sud à Johannesburg en 1962, performer et plasticien, Steven Cohen vit en France. Il performe des interventions dans l’espace public, dans des musées, des galeries et des salles de spectacle.

Le travail de Steven Cohen pose une réflexion sur une identité plurielle (genre, sexualité, religion, ethnie, classe sociale…) face aux tabous et codes sociétaux en vigueur. C’est au travers des qualificatifs entendus à son propos que Steven Cohen a choisi de se définir lui-même dans son travail artistique : blanc, mâle, juif et homosexuel. Lors de ses performances, il apparaît souvent nu, richement maquillé et doté d’accessoires qui s’inspirent d’un univers baroque et drag-queen et qui témoignent de symboles culturels. Issu d’un pays marqué par l’Apartheid, il se sert de son corps pour démontrer les violences latentes des sociétés ainsi que leurs contradictions. Provocateur et engagé, il devient un médium critique et poétique, portant à la fois sa fragilité et sa force de revendication. «Victime somptueusement auto-désignée, Steven Cohen met en scène la mort, la violence, tous les abus de pouvoir avec une audace et une bravoure qui filent la chair de poule. » Il a ainsi performé dans une vingtaine de pays. Il vit aujourd’hui en France, depuis que Régine Chopinot l’a invité à s’associer au Ballet Atlantique à La Rochelle (2003-2008). Il a souvent été arrêté par les forces de l’ordre durant ses performances. Une seule fois cela l’a conduit devant un tribunal, c’était à Paris en 2014, jugé pour exhibition sexuelle. «… j’ai voulu montrer les évidences, revendiquer ma responsabilité d’être humain dans un monde de plus en plus homophobe, de plus en plus xénophobe, de plus en plus antisémite et d’ailleurs de plus en plus anti-tout. Et dire, en dévoilant le plus intime de ma personne : Je suis mâle, je suis juif, je suis queer, je suis blanc ».

1997 : « Crawling, Flying, Voting »

SC 0

1998 : « Piece to You »

 

1999 : « Az Die Muter Shreit Oifen Kind »

SC Az Die Muter

2001 : « Broken Bird »

Broken Bird est une performance vidéo improvisée explorant les limites entre contraintes et liberté. Par une tête humaine mise en cage et la transformation du mouvement, car chaussé d’une fausse patte d’autruche, le combat de l’artiste pour la liberté devient à la fois poignant et familier. Comme un oiseau qui n’arrive pas à décoller d’un terre-plein remplis de pigeons, ou un gracieux phœnix perdu dans un avion échoué dans une casse, l’artiste prend pleinement conscience de sa liberté, et trouve le succès dans l’échec… « Ironiquement, c’est quand je travaille a être libre que je trouve le sens du mot liberté ». (Élu) Concept et costume : Steven Cohen Chorégraphie et interprétation improvisée : Élu

SC Bird

 

2001 : « Chandelier », Festival, Newtown, Johannesburg, South Africa

Chandelier a été réalisé en 2001 en Afrique du Sud parmi des « sans domicile fixe » noirs de Johannesburg, pendant la destruction de leur bidonville par les employés municipaux de la ville. Un ballet où la violence est omniprésente.

 

2003 : «  I Wouldn’t Be Seen Dead in That  »

 

2005 : « Maid in South Africa  »

Avec un réel engagement politique, Steven Cohen s’interroge sur le corps et son exploitation (faisant référence à la prostitution, le travail manuel éreintant, les rapports entre les différentes communautés…) et rend ainsi hommage à sa nourrice sud-africaine âgée de 84 ans, qui demeure depuis son enfance l’employée de maison au sein de sa famille. (Extrait du programme Les Subsistances, Lyon, janvier 2005)

SC Maid

 

 

2006 : « Dancing Inside Out »

 

2007 «  Cleaning Time  », Vienna, Judenplatz

Quand j’étais enfant, j’ai grandi à Johannesburg, j’entendais mes grands-parents raconter qu’au cours de l’holocauste, on avait forcé les juifs de Vienne à nettoyer les rues avec des brosses à dents.

 

2009 : «  Golgotha »

 

 

2010 : «  The Wandering Jew  », 1st Aichi Triennale, Japan

 

Comment abordez-vous une performance ?

Je ne répète jamais avant dans un lieu, même si me prépare en amont. Je déteste l’aspect prévisible de la scène. Pour une performance, on n’a pas besoin de se projeter, car le rapport avec le public est toujours étrange. J’ai peur de l’imprévu mais je l’accueille car il enrichit mon travail. J’essaie de faire des choses nouvelles, car la nouveauté est toujours dangereuse. Si ça ne l’est pas, je ne sais pas pourquoi je devrais le faire… Je suis prêt à prendre des risques, à ne pas cacher ce qui est en moi. Mais je ne cherche pas les ennuis, je ne veux simplement pas être vu comme « normal » si je ne le suis pas.

Jouez-vous un rôle ?

Ce que je montre est un « extra-moi », un « moi-plus » : je ne prétends pas être ce que je ne suis pas. À 6 ans, je me déguisais en mettant des robes et je le fais toujours. Le maquillage est un masque qui cache seulement ma peur : je ne me considère pas comme une drag queen, c’est ridicule…

Vous sentez-vous un activiste ?

Je pense que mon travail a des éléments d’activisme, mais j’espère que cela ne prend pas le pas sur l’art. Je suis intéressé par la beauté, le raffinement. Si je bois quelque chose qui sort de mon anus, j’essaye de le faire de manière artistique. Les gens le voient comme quelque chose de provocant, alors que j’essaie de séduire avec quelque chose de repoussant. Les gens me disent souvent : « Vous êtes fou, pourquoi faites-vous cela ? » J’espère qu’à un moment ils commenceront à se questionner eux-mêmes : Pourquoi faire cela ? Pourquoi est-ce que moi je ne le fais pas ? Cela changera peut-être les consciences.

Qu’est-ce qui vous pousse à vous mettre en danger ?

J’ai rendu ma vie difficile, en des temps difficiles. Je ne peux pas en vouloir au monde, j’ai fait quelque chose de radical et les conséquences ont souvent été coûteuses, émotionnellement, physiquement et financièrement. Mais je ne veux pas qu’on me force à être radical. C’est ce que les gens attendent de moi, et j’essaye de trouver quelque chose de poétique, de doux. Je ne veux pas que la radicalité se banalise. Les gens en ont assez de ce que je fais, mais pas autant que moi. Je ne peux pas m’arrêter. Le plus étrange, c’est qu’on me propose de grands musées, des biennales. L’avantage quand on vieillit, c’est qu’on n’a plus d’illusions. Au fond, ça n’a pas d’importance si vous êtes présent à la biennale ou pas… Ce n’est pas que je ne sois pas ambitieux, mais j’ai d’autres objectifs, dont je ne peux pas parler.

 

2012 : « The Cradle of Humankind  », Festival d’Avignon

 

2013 : «  Coq/Cock », Place du Trocadéro, Paris,

COQ / COCK est une intervention publique d’art performance réalisée en réponse à une commande du Festival D’Automne à Paris pour la saison Afrique du Sud en France en 2013. Par le biais d’un happening, j’ai voulu explorer la dualité d’être un citoyen sud-africain résidant en France depuis très longtemps. J’ai choisi d’utiliser les symboles nationaux français, le coq, la tour Eiffel, les éléments de glamour et de beauté des Folies Bergère… ainsi qu’une approche particulièrement sud-africaine de l’utilisation de l’espace public avec une conscience politique. J’ai confié la chorégraphie de l’œuvre à un coq qui était attaché à mes organes génitaux avec un ruban et à cause de qui j’étais involontairement tiré dans des directions différentes simultanément. Il était important pour moi d’utiliser mon phallus, non pas en termes de sexualité, mais de politique identitaire, parce que tout ce qui me concerne est inscrit dans mon pénis – blanc, juif, masculin, queer. J’ai choisi le Trocadéro, la Place des Droits de l’Homme, car c’est le site public qui représente le mieux la France, mais aussi parce qu’il est chargé de signification en relation avec ma proposition. Même en tant qu’enfant en Afrique du Sud, j’étais conscient des images de Hitler occupant l’espace. C’est aussi le site où le corps physique de Sarah Baartman, une femme sud-africaine originaire de Xhoisan, a été exposé de façon contraire à l’éthique pendant soixante-dix ans comme une curiosité et un monstre de la nature. Ma performance a duré dix minutes avant d’être arrêtée de force par la police nationale française. J’ai ensuite été arrêté et traduit en justice où j’ai été reconnu coupable d’exhibitionnisme sans pénalité. Bien que la Haute Cour française m’ait qualifié de pervers criminel, je maintiendrai toujours que l’œuvre est un essai poétique sur la nature phallique du pouvoir. J’ai payé le prix cher pour faire COQ / COCK et ce que j’ai acheté était une place dans l’histoire du débat sur les limites de la liberté d’expression artistique. (Steven Cohen)

 

 

2017 : « Put your heart under your feet… and walk/To Élu », Montpellier Danse 2017, France

La performance conçue pour la caméra, Abattoir, a été réalisée en hommage à la mort de mon partenaire de vie Élu Kieser. Élu et moi nous sommes rencontrés en 1997, nous sommes tombés amoureux et avons tout partagé pendant les 20 années qui ont suivi. Nous nous sommes aimés au-delà des mots, nous avons vécu et travaillé ensemble, nous avons fusionné. Nous nous sommes battus l’un et l’autre, mais jamais l’un contre l’autre, l’un et l’autre et contre le monde. Notre arme était notre art. Après le choc de la mort soudaine et brutale d’Élu par hémorragie, je me suis mis à la recherche d’un rituel de lamentation et j’ai décidé de me laver dans le sang de l’irréprochable. J’ai éthiquement mais illégalement négocié mon chemin dans un abattoir à cet effet. L’œuvre est une expression de l’acceptation de mon destin de ne pas être mort aux côtés d’Élu, une expérience sur la façon de gérer la culpabilité du survivant dans un effort pour que mon cœur amputé continue de battre, en rendant hommage à nos vies si richement dansées dans la pauvreté. (Steven Cohen)

 

ENTRETIEN : Steven Cohen – Festival Les Rencontres de la Forme Courte 30/30 / Bordeaux Métropole/ Boulazac du 25 au 30 janvier 2015 – Jean-Luc Terrade, Directeur artistique.

JEU ET ENJEUX D’UN PERFORMER LIBRE.

Inferno : Steven Cohen, prononcer votre nom revient à évoquer la figure de proue du performer qui rend à l’Art sa fonction première : faire éclater les conventions pour dévoiler ce qu’elles tentent de cacher, les ressorts de l’asservissement. En quoi votre rapport à l’Art se confond-il avec un acte essentiellement politique ?

Steven Cohen : Ce qui est étrange, c’est qu’au travers de mes performances j’ai l’impression de réitérer la même chose… et qu’au travers de cette répétition, c’est toujours du politique dont il s’agit. Venant d’Afrique du Sud, où chaque acte est pris dans un sens immédiatement politique, je ne peux échapper à cette nécessité vitale : ne serait-ce que bouger dans l’espace est chargé d’un sens politique (territoires très marqués par l’apartheid), le simple fait de parler est aussi politique (héritage de la parole sous contrôle)… Quant à ma politique sexuelle, si elle est radicale, c’est parce que je ne suis pas « gay » mais que je suis « queer ». Pour moi, « gay » relève d’une identification commerciale, du moins très connotée socialement, or mon identité est « normale », exactement au même titre que celle des hétérosexuels. « Queer » me va mieux, cela peut aussi vouloir dire « ayez peur de ce que je représente »…

Inferno : Oui, une revendication politique qui fait de « queer », un genre comme un autre : « En étant queer, je suis différent », dites-vous… mais au même titre que l’autre est différent ! C’est cela l’idée ?

Steven Cohen : Voilà… Toujours humain !… Ce qui compte à mes yeux c’est cet idéal politique « sexuel » qui fait que les queers viennent au monde dans un monde fait pour eux aussi, que ce ne soit plus des « monstres »…

Inferno : Derrière les mots très forts que vous employez, on sent l’âpreté du combat que vous avez dû mener pour imposer cette vision…

Steven Cohen : Je suis resté avec ça dans ma tête, c’est un combat à jamais terminé. J’entends « vendre » aux gens ce qu’ils ne veulent pas, plutôt que ce dont ils ont envie. Je veux les forcer à ouvrir les yeux sur d’autres réalités que leurs constructions ancrées en eux. C’est là, à cet endroit non négociable, que se fondent mes propositions artistiques. Le fait d’être juif, queer, sans être artiste est-ce différent que d’être artiste, juif et queer ? Pour moi, il n’y a pas de différence. J’ai dit « queer » car pour moi « homosexuel » est médical, « gay » commercial, alors que « queer » est politique. « Queer » regroupe aussi des transgenres (pas obligatoirement gays) et des hétérosexuels.

Inferno : Ce cocktail explosif (Juif, « queer » et sud-africain blanc) ne vous condamne-t-il pas à la mise à l’index de tous bords dans une société française où les débats identitaires sont instrumentalisés à outrance ? Votre corps mis en scène, travesti, porte-voix des marges opprimées, a-t-il eu concrètement à souffrir de la radicalisation actuelle ?

Steven Cohen : C’est très dangereux… Mais je n’ai pas le droit de parler pour les gens noirs, pour les transgenres discriminés, et même pour ce qui peut arriver aux femmes. J’ai un certain pouvoir : je suis blanc, je suis masculin, dans un monde d’hommes blancs. Parler des minorités à leur place, c’est comme prendre leur voix et les utiliser à mon profit. Je dois être très attentif à comment je travaille.

Inferno : Oui j’entends votre préoccupation de ne pas confisquer la parole des « minorités »… Mais ma question portait aussi sur un autre aspect : par rapport à ce que vous mettez en scène de vous-même, avez-vous le sentiment d’assister actuellement à une radicalisation du rejet de vos propositions ? Leurs extrêmes libertés sont-elles compatibles avec l’état de notre société ?

Steven Cohen : C’est mille fois plus compliqué en ce moment… Je suis invité de moins en moins. La cause ne me semble pas être dans la baisse de l’intérêt de mon travail mais parce que de moins en moins de programmateurs sont prêts à prendre le risque de m’inviter. Quand je suscite des troubles, ils resurgissent sur ceux qui sont à l’origine de mes invitations.

Inferno : On ne peut effectivement que déplorer – ou plutôt condamner la frilosité de notre démocratie vieillissante incapable de protéger la création contemporaine…Vous pouvez nous rappeler à ce sujet ce qui vous est arrivé après votre performance artistique « Cock » au Trocadéro, lors du Festival d’Automne, où vous vous présentiez fardé, juché sur des talons et un coq accroché au pénis ? Dans l’indifférence quasi générale, vous avez été manu militari incarcéré ?

Steven Cohen : Je m’en tiendrai aux faits. J’ai été, oui, conduit au poste de police, condamné ensuite pour outrage sexuel avec dispense de peine… Et depuis je n’ai plus été invité par les structures qui faisaient partie de ce projet. Je n’ai eu aucune nouvelle du Festival d’Automne et aucun soutien des artistes. Et ma performance – artistique j’insiste, et non sexuelle – n’a jamais pu aboutir, je suis le seul à en connaître la fin.

Inferno : Est-ce plus difficile de pratiquer son art en France qu’à Johannesburg ?

Steven Cohen : En Afrique du Sud il y a une solidarité avec l’artiste. Là, je me sens seul, et même si cela a pu me désappointer, cela m’a fait du bien de le réaliser. La communauté de l’art n’est pas généreuse : c’est le chacun pour soi.

Inferno : Un peu comme si le ver du capitalisme était entré dans le fruit du culturel… contaminé à son tour par la concurrence à tous crins qui rend caduque toute idée de solidarité ?

Steven Cohen : C’est ça… diviser pour mieux régner… compétition sauvage.

Inferno : Lutte à mort pour tenter de récupérer les subsides restant, loi du capitalisme sauvage au sein même de la culture, c’est ça votre idée ?

Steven Cohen : Plus on mettra la tête dans le caniveau, plus on récupérera… En France, cette tendance est très prononcée.

Inferno : Une histoire de la violence en milieu culturel… Des artistes comme vous, en prise direct avec ce que l’art devrait être – quelque chose qui bouscule, qui questionne hors de toute emprise, maître mot du festival de la forme courte – se trouvent mis au ban de la société… dans l’indifférence de leurs pairs.

Steven Cohen : Parfois je me sens fatigué, cela me rend un peu triste de constater que ce que le pouvoir exerce contre nous se trouve reproduit ensuite entre nous, artistes.

Yves Kafka
Entretien réalisé le 9 novembre 2015 au Glob Théâtre de Bordeaux. Traduction simultanée Catherine Cossa

 

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Une réflexion sur “Steven Cohen (rétrospective 1997-2018)

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