« 1993 » d’Aurélien Bellanger, mise en scène de Julien Gosselin (2017)

Dans le fond et dans la forme, Julien Gosselin se radicalise avec « 1993 ».

Dans ce théâtre (est-ce circonstanciel ? Est-ce dû au travail de sortie d’école du Groupe 43 du Théâtre National de Strasbourg ou bien au texte d’Aurélien Bellanger ?), c’en est fini des destinées individuelles autrement dit des  individus et des particules élémentaires (qui nous avaient tellement touchés dans les spectacles à partir des textes de Houellebecq ou de Bolaño), le travail choral prime, des grands flux de pensées prennent le dessus.

Dans ce théâtre choral, quatre parties se succèdent.

Un chœur, aligné face public (la nouvelle promotion du TNS) devant une rangée de néons blancs clignotant de manière stroboscopique, profère le texte d’Aurélien Bellanger.

Première radicalité formelle : le monde se déshumanisant, (durant de très longues plages de temps : une demi-heure ? trois-quarts d’heure ? une heure ?) le théâtre peut se passer  de la représentation humaine. Ne restent plus que la lumière stroboscopique des néons, la fumée, les nappes de musique et les voix des comédiens proférées dans le noir.

Chez Julien Gosselin, qui fait usage de textes littéraires ou de textes de pensée, Julien Gosselin faisant partie de ce petit nombre de metteurs en scène qui essaient la littérature au théâtre, et qui y arrive souvent brillamment, comment faire de la littérature, de la pensée sur scène ? (à notre connaissance, Julien Gosselin n’a jamais monté de « vraies » pièces de théâtre, il monte des romans ou des textes de pensée, éprouvant le besoin de ce souffle – ce qu’il recherche bien souvent ce sont des fresques), la parole est proférée (sonorisée) toujours à peu près de la même manière, les comédiens étant invités à déclamer la parole, à la proclamer, à la clamer, les pensées entendues étant proférées – fort – comme des vérités définitives, comme assénées.

Clignotant aléatoirement dans le noir, accompagnant l’entame du spectacle (ce que cherche à représenter Julien Gosselin est un théâtre abstrait, un théâtre de sensation, faisant éprouver ces flux de lumières, de sons et de paroles) les néons et les flux de musique (montant et descendant) présentent un double tunnel : le tunnel sous la manche et le tunnel circulaire du Cern, toute trace humaine physique (le chœur) ayant disparu, ne reste plus que ce long tunnel de musique, de voix et de lumière. Plongés dans le noir et face aux lumières clignotantes, dans le tunnel littéralement, puisqu’il s’agit de la fin du monde et de la fin de l’histoire (une citation du livre de Francis Fukuyama est proposée en préambule du spectacle), il s’agit également de la fin du théâtre et donc de la fin et de la disparition des acteurs (venant voir un spectacle de Julien Gosselin, on chercherait en vain un théâtre d’acteurs académiques, avec un bon vieux jeu et une bonne vieille déclamation académiques…)

Troisième partie, le chœur de comédiens (comme dans la première partie) aligné face public, devant la même rangée de néons clignotants, reproduit comme un seul homme un discours de José-Manuel Barroso. Au nom de l’Union européenne, l’ex-président de la commission européenne reçoit le prix Nobel de Paix le 12 décembre 2012, une paix bâtie, comme le fait comprendre la mise en scène, derrière les barrières électriques des néons clignotants, autrement dit derrière les barreaux de Sangatte lieu-dit de la jungle de Calais dont les colonnes et les barbelés apparaissent, au-dessus du chœur, à l’écran. L’Europe est en paix, certes, mais à ce prix elle serait une prison…

Pour la quatrième partie, un double dispositif : en bas un loft aménagé (tables, banquettes, fauteuils, chaises, bouteilles de vin, lampes de chevet, cabine de DJ, quelques plantes vertes) dans des lumières bleues fluorescentes ; au-dessus, un écran reproduisant les images filmées en direct dans le loft où un groupe de jeune étudiants insouciants, faisant partie du dispositif d’Erasmus (l’élite de la jeunesse européenne donc), issus de différents pays d’Europe, ayant adopté l’anglais comme langue commune, font une super-fête : boivent, baisent, dansent, se droguent…

Deuxième radicalité de Julien Gosselin : le texte d’Aurélien Bellanger de bout en bout (le théâtre choral du début, la très longue plongée dans le tunnel du Cern ou sous la Manche, le discours de Barroso devant les grillages de néons blancs, le groupe d’étudiants Erasmus nihilistes n’aspirant qu’à verser dans le stupre et dans la drogue et à danser sur la catastrophe du continent européen) consiste en un violent pamphlet (vocal, sonore, visuel ou obscur) contre l’Union Européenne.

Et la forme et le fond du spectacle sont sans nuance.

On peut discuter d’un spectacle dont on ne rejette pas les qualités plastiques (visuelles et sonores) indéniables (de Julien Gosselin) et dont on peut apprécier la recherche de radicalité.

Dans « 1993 », l’Union Européenne est condamnée sans appel. Les pays européens (et leurs populations) seraient « molles, nombrilistes, contents d’eux-mêmes » ? Que serait un pays européen qui ne serait pas « mou » ? Quel serait le contraire de « mou  »  ? « Dur » ? Dans ce cas, que serait un pays « dur » ? Quelle « dureté » est appelée de leurs vœux par l’auteur Aurélien Bellanger et par le metteur en scène Julien Gosselin ? Un régime comme on en trouve actuellement en Hongrie ? En Pologne ? Oserait-t-on demander en Russie ou aux Etats-Unis ? Sont-ce là des pays qui ne seraient pas « mous » ? Un pays non-mou serait-ce un pays comme l’Italie qui s’apprête à devenir un pays co-dirigé par le Mouvement 5 étoiles parti antisystème (qu’est-ce que le système ? Qui fait partie et qui ne fait pas partie du système ?) et la Ligue (formation d’extrême-droite). Serait-ce ce type d’alliances qui ne seraient pas molles ? Les démocraties occidentales sont-elles si molles que cela ?

Certes, le texte de Bellanger met le doigt sur deux carences graves, parmi d’autres, de l’Union Européenne. Premièrement, le défaut de représentativité des commissaires européens, et donc l’aspect non-démocratique des directives européennes qui sont pointées du doigt par de nombreux politiques, de nombreux observateurs, de nombreux citoyens depuis des années. Deuxièmement, les vagues de migrants en Europe (dont Calais est le symbole le plus criant, Calais pouvant  être vue comme le trou noir de l’Europe) sont une faillite de nos démocraties. Mais où veulent se rendre ces migrants bloqués à Calais sinon en Grande-Bretagne qui ne veut pas d’eux ? Et d’où viennent ces migrants sinon pour grande partie de ces pays que les pays européens (France, Royaume-Unis, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal) ont colonisés de 1820 à 1945 et sur la base desquels ils ont bâti leur richesse actuelle ?

Pour pallier ce second problème, autrement dit pour accueillir plus de migrants en France, que seraient personnellement prêts à faire l’auteur Aurélien Bellanger et le metteur en scène (dont nous aimons tant le travail) Julien Gosselin (qui réalise notamment ses pièces au Théâtre National de Strasbourg et qui par ce biais reçoit des subsides de l’Union Européenne tant décriée) ? Le metteur en scène Julien Gosselin serait-il prêt (parce qu’à un moment il faut bien cesser de se payer de mots) à voir baisser le montant de ses subventions, et donc les moyens de réaliser ses spectacles, pour pouvoir financer en partie l’accueil de ces migrants qui méritent (pour les raisons susdites) respect, fraternité, solidarité et asile ?

L’Union européenne a deux défauts majeurs (parmi d’autres cela a été dit), faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? L’Union Européenne est-elle un si grand désastre ? Dans « 1993 », ce désastre est figuré par le tunnel sous la manche et le tunnel du Cern (tunnel du Cern au sujet duquel on entend dans le texte d’Aurélien Bellanger une suite de poncifs qui fait montre d’une grande méconnaissance scientifique). Sur ce désastre, nous nous bornerions à danser (Eurodance : courant musical transeuropéen contemporain des grandes utopies de la fin du second millénaire), la jeunesse notamment celle des étudiants favorisés d’Erasmus (les jeunes comédiens interprétant ce spectacle étant nés en 1993, un an avant la date de l’ouverture du tunnel sous la Manche) se bornerait à se livrer à de grandes bacchanales.

Parti dans le bruit et la fureur visuelle et sonore du théâtre choral, aux sons assourdissants de la musique Eurodance et de la profération des voix monocordes, sous les flashs clignotants des néons blancs, poursuivi par ces fêtes géantes, ces scènes de beuveries et d’orgies, de bagarres et de discours ultra-violents de ces jeunes en furie dont les images filmées sont transmises sur l’écran panoramique (au-dessus de la scène elle-même panoramique du loft), le spectacle s’achève dans de grandes plages de silence et d’immobilité.

Ambiance d’après-la-fête, la caméra filme lentement en gros plans les visages des jeunes gens épuisés par leur nuit d’orgie.

Les dernières nappes musicales laissent entendre un suspens. Quelque chose se prépare.

On signale qu’il est l’heure de se lever. Les jeunes (toujours le même chœur unitaire dépourvu de personnalités singulières et d’histoires individuelles qui se détacheraient les unes des autres ; un chœur autrement dit une micro-masse constituée de membres interchangeables et anonymes dénués du moindre libre-arbitre) enfilent leur vestes (noires bien souvent), forment un cercle, exécutent le salut nazi (les jeunesses Erasmus nihilistes deviennent de nouvelles jeunesses hitlériennes). Au sein du groupuscule néo-nazi (dans un coin trône la statue de Jeanne d’Arc ), une jeune femme amorce son revolver et dit : « On y va ! »

Où ? Et pour commettre quoi ? Un attentat terroriste d’un petit groupuscule d’extrême-droite ? Les carences des pays de l’Union européenne molle donneraient-elles naissance aux adeptes de cette sorte de ligne « dure » ?

Dans le silence final, les images des grillages de Calais défilent sur l’écran panoramique…

Pour son prochain spectacle à partir d’une oeuvre de Don DeLillo, on peut fonder le vœu que Julien Gosselin revienne à des histoires singulières, à des parcours individuels, gages de relativité et de complexité, en contrepoint des grands flux et des grandes fresques littéraires et historiques.

Texte Aurélien Bellanger ; Mise en scène Julien Gosselin

Avec Quentin Barbosa, Genséric Coléno-Demeulenaere, Camille Dagen, Marianne Deshayes, Yannick Gonzalez, Pauline Lefebvre-Haudepin, Roberto Jean, Dea Liane, Zacharie Lorent, Mathilde-Edith Mennetrier, Hélène Morelli, Thibaut Pasquier, David Scattolin.

Musique : Guillaume Bachelé ; Scénographie : Emma Depoid, Solène Fourt ; Costumes : Salma Bordes ; Son : Hugo Hamman, Sarah Meunier ; Lumières : Quentin Maudet, Sarah Meunier ; Vidéo : Camille Sanchez ; Plateau : Joris Desq ; Régie générale : Valentin Dabadie ; Conseils vidéo : Pierre Martin ; Conseils lumière : Nicolas Joubert ; Assistanat à la mise en scène : Eddy D’Aranjo, Ferdinand Flame

Production Théâtre National de Strasbourg ; Coproduction Festival de Marseille. Spectacle présenté en coréalisation avec le Théâtre du Gymnase ; Festival de Marseille 2017 ; Théâtre du Gymnase 3 et 4 juillet 2017 ; du 9 au 20 janvier 2018 au T2G-Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national de création contemporaine ; Valenciennes les 16 et 17 mars ; 2018 au Phénix – Scène nationale, Pôle européen de création ; du 17 au 21 avril 2018 au Théâtre de Liège ; TNS du 26 mars au 10 avr 2018 ; Théâtre Vidy de Lausanne du 16 au 18 mai 2018.

 

 

 

 

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2 réflexions sur “« 1993 » d’Aurélien Bellanger, mise en scène de Julien Gosselin (2017)

  1. Oh vous y étiez! Moi aussi, merci pour cette analyse à laquelle j’adhère.
    Je dois dire que la première partie m’a été pénible, entre lumière stromboscopique et excès de discours. Même si l’ensemble est cohérent.
    Milo Rau le 1 juin. Y serez-vous?

    Aimé par 1 personne

  2. Milo Rau, j’y serai le 2 juin. Mais nous réussirons bien à nous croiser un jour. Concertons-nous un jour, si vous le souhaitez, par mail ? Voici un mail où me joindre : tatp@wanadoo.fr
    Lorsque j’aurai le vôtre je vous écrirai avec mon mail perso.
    Je retournerai également à Vidy voir Laétitia Dosch mercredi 6 juin (si jamais…)

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