« King Kong Théorie » Virginie Despentes (2006)

Ce qui touche immédiatement dans « King Kong Théorie », c’est que, contrairement à Simone de Beauvoir ou à Catherine Millet (femmes socialement déjà affranchies), Virginie Despentes situe son combat d’émancipation féminine dans un rapport de classes.

Dans ce court essai publié en 2006, Virginie Despentes parle de son rejet virulent de la domination masculine. Encore éminemment actuel, ne nous voilons pas la face, dans son essai Virginie Despentes expose sans tabous toutes les déclinaisons de son sujet : l’injonction faite aux femmes d’être féminines, rangées, bien-mariées, bonnes mères de famille, bobonnes à la maison. Virginie Despentes raconte également son expérience de prostituée lors de l’apparition du minitel de 1991 à 1994 (pour arrondir ses fins de mois comme de multiples autres – jeunes – femmes, dit-elle), le traumatisme du viol qu’elle a subi à 17 ans (un soir de juillet 1986 à l’occasion d’un retour de Grande-Bretagne en stop avec une copine), son passage (pas si simple) de femme ex-prostituée au statut de femme- auteure éditée. Sans fard, elle évoque également le rôle de la pornographie dans la société.

Son essai poignant touche juste et frappe comme un coup de poing. Virginie Despentes dit son fait aux hommes (et aux femmes). Pourtant, il est possible d’émettre deux réserves.

Premièrement, dans son essai, la féminité est souvent présentée par Virginie Despentes (qui ne veut surtout répondre au canon standard de la féminité) comme une marque de soumission des femmes vis-à-vis des hommes. Or, c’est faire bon marché de certaines femmes – la majorité des femmes déjà émancipées ? – qui souhaitent être féminines pour elles-mêmes avant de désirer l’être pour les hommes et de la féminité qui n’est pas nécessairement une marque de faiblesse, d’infériorité ou d’avilissement, mais peut être au contraire une marque (et c’est cela qu’il faut faire admettre aux hommes) de puissance et de liberté.

Deuxièmement, l’essai de Virginie Despentes semble dire : « Les hommes et les femmes produisent et consomment de la pornographie – surtout les hommes peut-être ? -, cessons d’être hypocrites envers cela. Où est le problème ? Pourquoi les hommes en auraient-ils honte ? Pourquoi ne pas vivre posément ce fait et le reconnaître au grand jour ? » Virginie Despentes cherche donc à décomplexer surtout les hommes de leurs pulsions. Après tout, dans l’idéal, cette position tolérante est toute à l’honneur de l’auteure (elle défend le même de type de position vis-à-vis de la prostitution : cessons de voir les prostituées comme des victimes, dit-elle, etc.) Mais la pornographie des années 1990 (le petit film porno de Canal + tous les samedis soirs pour les papys fatigués) n’a strictement plus rien à voir avec la pornographie d’aujourd’hui. C’est également faire beau compte de ce que l’entreprise de la pornographie aujourd’hui est devenue une entreprise de masse et qu’elle exploite des femmes, plus ou moins jeunes, dans des conditions de misère.

Pourtant, l’essentiel de « King Kong théorie » n’est pas là. Avant tout, Virginie Despentes est auteure et donc l’essentiel de son essai se situe dans la langue. Pour décrire les situations qu’elle a vécues et pour défendre (contre la domination – souvent pitoyable – des hommes) les positions féministes qui sont les siennes, Virginie Despentes parle cash, et c’est cela qui est nouveau.

Situant son écriture dans le cadre de la lutte des classes, elle parle sans détours. Son langage est cru, direct, familier (très familier), vulgaire (vulgus), sa langue est rentre-dedans (fonce-dedans même). Au féminin, elle est peut-être – en quelque sorte (encore la comparer à un homme ?) – le pendant de Louis-Ferdinand Céline au masculin.

Avec ou sans l’auteur de « Mort à crédit »,

Virginie Despentes est essentielle.

Virginie Despentes

Publicités

2 réflexions sur “« King Kong Théorie » Virginie Despentes (2006)

  1. Petite rectification importante: la publication du livre date de 2006, ce qui lui donne 12 ans d’âge et change quelque peu la portée des propos. D’autre part, il me semble que vouloir être féminine pour soi-même, c’est bien joli, mais où se trouve la limite de l’idée stéréotypée que l’on nous a mis dans la tête à coup de pub, de médias, d’éducation des petites filles (Elena Gianini Belotti, 1973), etc. Bien d’accord pour le porno qui parait autrement plus dérangeant qu’avant ( voir le documentaire d’Ovidie « A quoi rêvent les jeunes filles »).
    La trilogie de Vernon Subutex confirme l’immense talent d’écrivain de VD.

    Aimé par 1 personne

  2. Pour la petite rectification importante : j’ai corrigé. MERCI ! Concernant ma phrase sur la féminité, je pense que vous aurez compris ce que je voulais dire. Oui, on entend la position de Virginie Despentes et présentée comme vous le faites vous avez évidemment raison, mais vous avez certainement compris que l’essentiel de mon propos était dans la deuxième partie de ma phrase et mon point de vue (pardon d’en exprimer un) pose un refus de considérer uniquement la féminité comme une faiblesse et comme une soumission des femmes vis-à-vis des hommes, soumission que je dénonce dans la première partie de mon billet, et qui me paraît être au final un poncif à force – je dis bien à force – d’être asséné sans ambages, sans complexité, tandis que la féminité peut être vue au contraire, ce qui me parait beaucoup plus subversif et beaucoup moins admis par les mêmes hommes qui dévalorisent les femmes, comme une puissance et une liberté – puissance et liberté qui font peut-être bien davantage peur aux hommes en question. Mais ceci n’est qu’un modeste point de vue d’homme. Les femmes ne sont pas mieux défendues que par elles-mêmes. Il me plaît seulement de prendre quelque modeste part à ce débat.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s