« Crowd » Gisèle Vienne (2017)

Combien de spectacles ne prennent pas le risque d’être ennuyeux et sont ennuyants ? Combien de spectacles pour intéresser pensent qu’il faut mettre plein de choses, une farcissure de bric-à-brac, et ne sont finalement faits de rien ? Combien de spectacles insuffisamment « vides » ne laissent pas le temps de réfléchir et encombrent plutôt qu’aménagent un espace et du temps ? Combien de spectacles pour se rassurer se gorgent de fatras ? Combien de spectacles ont peur du rien ? du silence ? de la mort ? Combien de spectacles, par exemple, empêchent de méditer sur la mort pendant leurs représentations ? Combien de spectacles, au rebours de « Crowd » de Gisèle Vienne, imaginent qu’il faut distraire le public au sens pascalien du terme, qu’il faut surtout l’empêcher de s’ennuyer et donc qu’il faut surtout l’empêcher de penser à la mort ?

A l’opposite de « Crowd » de Gisèle Vienne qui prend le temps de faire tout ce que ces autres spectacles interdisent, combien d’œuvres ne réfléchissent pas au théâtre lorsqu’ils font du théâtre (réfléchir au théâtre ne signifiant pas nécessairement tenir un discours sur lui), ne réfléchissent pas à la danse lorsqu’ils font de la danse, ne réfléchissent pas au cinéma lorsqu’ils font du cinéma, ne réfléchissent pas à la peinture lorsqu’ils peignent une toile (qui fait encore de la peinture ?), ne réfléchissent pas au roman lorsqu’ils font un roman, etc.

C’est dans l’instant où une pièce de théâtre réfléchit au théâtre qu’elle réfléchit à la mort. Lorsqu’elle crée « Crowd », Gisèle Vienne réfléchit à la danse (donc réfléchit à la mort). C’est cette question qui produit de l’ennui, de l’impatience, de l’incapacité de réfléchir à la mort chez certains spectateurs et qui fait également que certains d’entre eux sortent.

La directrice du théâtre (qui connaissait déjà le spectacle et qui connaît bien son public) l’avait peut-être pressenti, c’est pourquoi – fait rarissime chez elle – elle prend la parole et adresse aux spectateurs une sorte d’avertissement, un plaidoyer pro-domo et pro-spectacle avant la représentation.

Avant tout « Crowd » de Gisèle Vienne réfléchit à la danse et sa réponse n’est pas du tout attendue.

Lorsque le noir se fait, la musique démarre. Une musique analogique, électronique, entraînante. Le public est « rassuré », le spectacle va distraire, va changer les idées (la musique est faite pour cela ?), mais l’image vient contredire l’oreille. Les danseurs-performers font leur entrée sur scène… à la queue leu-leu, du lointain à l’avant-scène, le long d’une diagonale, au ralenti. Grâce à la distorsion du son et du mouvement, parfois on croirait assister à une vidéo de Bill Viola, mais en vrai.

Une interprète (en short, imperméable à capuche jaune, baskets brillantes) fait son entrée le long de cette diagonale, la marche est décomposée au ralenti. Elle est suivie par deux autres individus-danseurs, puis un autre, puis une grappe de trois, etc. Ils sont quinze en tout… Ils marchent lentement, en diagonale au ralenti, mais dans une démarche quotidienne, on dirait qu’ils se parlent, c’est une bande, foule (Crowd), horde de jeunes gens. Ils sont habillés comme les jeunes (shorts, jeans, blousons, casquettes, chemises ouvertes, pantalons), ils avancent, certains boivent des bouteilles d’eau, d’autres allument (toujours aussi lentement) leur cigarette, ils se déplacent au ralenti sur une surface de terre jonchée de déchets, une terre à la Roberto Succo, un terre vague, à la Woyseck, terre de cité, ils marchent, avancent, se déplacent comme on se déplace lorsqu’on est en bande, pivotent sur eux-mêmes, se parlent, parfois se chahutent, d’autres se bousculent, certaines fois tombent à terre, les groupes se font, se défont.

Les lumières blanches (comme parfois la lumière des stades) les éclairent à contre-jour et de face, les éclairages ne cessent pas de se modifier, de modeler les corps, de dessiner l’espace. Surtout lorsqu’ils s’arrêtent, la lumière continue de composer l’image. Ils se rassemblent en grappes, au centre du terrain (de sable ?), ils s’agrègent, s’immobilisent, longtemps, la musique analogique électronique (techno) continue de dérouler son rythme, puis stoppe. L’image se fige. Les interprètes immobiles demeurent dans cette position un long temps. La musique repart, au ralenti cette fois. Un membre unique du groupe marche encore, rejoignant les autres.

La musique accélère, la danse reprend, une danse jamais « harmonique ». La géométrie n’est pas recherchée, les figures non plus, les fameuses déclinaisons tellement vues (par deux, par trois, séparément, ensemble, en harmonie, etc .) rassurantes sur le fait que nous assistons bien à de la danse n’apparaîtront jamais, et leurs figures non plus ; les analogies avec la musique pas davantage, nous assistons juste au même mouvement de foule saccadée (lent ou rapide). Le rythme normal n’est jamais recherché. Si le rythme était normal ? Nous verrions une horde de jeunes gens danser simplement (« anarchiquement ») sur ce terrain vague. Parfois, des gestes ambigus se laissent voir : des baisers, des caresses, des frôlements, des attouchements sexuels entre filles, entre garçons, mais rien de plus. Il n’y a pas de récit, pas d’intrigue, pas d’histoire, pas de scénario, ça ne raconte strictement « rien ».

Cette horde de jeunes gens légèrement déguenillée (juste ce qu’il faut) ne venant de nulle part (de l’origine des temps), ne sortant de nulle part et n’allant nulle part, repartira à son point de départ, sur la même diagonale, par la même issue, c’est tout et encore, elle ne reviendra pas complètement, puisque certaines figures attardées resteront là sur la scène quand le noir se fera.

Sur ces musiques techno lentes ou entraînantes, cette foule vient simplement se « célébrer », célébrer sa horde, au ralenti ou spasmodiquement, juste danser (tenir cette interrogation fameuse sur la danse) et se fêter.

Et ces images lentes, décomposées, spasmodiques, saccadées, sont envoûtantes.

Au final, de la fumée blanche s’échappera de quelques vêtements. La horde entamera, toujours « anarchiquement », toujours avec la même illusion de naturalisme au ralenti ou en accéléré, son chemin du retour, et repartira d’où elle est venue, comme elle est venue, de nulle part.

Et c’est fascinant.

Incroyablement réel, « Crowd » est en même temps un spectacle incroyablement moderne.

Conception, chorégraphie et scénographie : Gisèle Vienne ; Assistantes mise en scène, Anja Röttgerkamp et Nuria Guiu Sagarra ; Mixage, montage et sélection musique, Peter Rehberg
Conception de la diffusion du son, Stephen O’Malley ; Ingénieur du son, Adrien Michel
Lumières, Patrick Riou ; Dramaturgie, Gisèle Vienne et Denis Cooper
Avec : Philip Berlin, Marine Chesnais, Kerstin Daley-Baradel, Sylvain Decloitre, Sophie Demeyer, Vincent Dupuy, Massimo Fusco, Rémi Hollant, Oskar Landström, Théo Livesey, Louise Perming, Katia Petrowick, Jonathan Schatz, Henrietta Wallberg et Tyra Wigg

Production déléguée DACM ; Coproduction Le Maillon, Théâtre de Strasbourg – scène européenne ; Wiener Festwochen ; Manège – Scène Nationale – Reims ; Théâtre National de Bretagne – Centre Européen Théâtral et Chorégraphique (Rennes) ; CDN Orléans/Loiret/Centre ; La Filature, Scène nationale (Mulhouse) ; BIT Teatergarasjen (Bergen) ; Nanterre-Amandiers, centre dramatique national ; Coréalisation Nanterre-Amandiers, centre dramatique national ; Festival d’Automne à Paris ;  Avec le soutien du CCN2 – Centre Chorégraphique national de Grenoble ; Avec le soutien du CND centre national de la danse.

Spectacle créé le 8 novembre 2017 au Maillon, Théâtre de Strasbourg – scène européenne.

 

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