« La reprise. Histoire(s) du théâtre (I) » Milo Rau (2018)

Parmi les membres de sa troupe, Milo Rau convient des personnes qui ne sont pas réellement comédiens, car Milo Rau aime frayer avec les limites (malgré tout, ce sont des comédiens amateurs ou bien des comédiens de peu d’emploi, tous originaires de Liège, lieu du déroulement de l’action reconstituée – une des marques de fabrique de Milo Rau, la reconstitution de tragédies contemporaines – dans le cas d’espèce le meurtre d’un jeune homme homosexuel Ihsane Jarfi une nuit d’avril 2012, tragédie tirée d’une histoire vraie car Milo Rau, c’est sa deuxième marque de fabrique, veut toujours qu’il y ait une part d’authenticité dans ses spectacles).

Avec ces comédiens (trois d’entre eux) qui ne sont pas réellement du milieu professionnel (un homme à la gueule cassée dont la passion est d’être DJ, un autre qui se voit toujours proposer des rôles d’arabe parce qu’il a la peau légèrement basanée, il se targue d’ailleurs – et il en fait la démonstration très crédible et très drôle – de parler toutes les langues ; une femme de 67 ans : tous les trois sont au chômage et sont à la recherche d’emploi. Ils sont donc prêts à tout pour jouer dans le spectacle de Milo Rau comme ils ont été prêts à tout pour jouer dans les films des frères Dardenne un des derniers employeurs – dirait-on – de la ville de Liège où le taux de chômage est le plus élevé de Belgique), donc avec ces comédiens peut-être de passage, Milo multiplie les gestes du trouble sur le plateau.

Au cours de la reconstitution de la séance de casting, il fait adresser la demande à la femme de 67 ans si elle serait capable de pleurer et de se dénuder sur scène. Au comédien à  la gueule cassée, il fait demander s’il serait capable d’embrasser une comédienne sur la bouche – et aussitôt après, il doit s’exécuter. Au même comédien plus tard dans le spectacle, il fait caresser le sexe d’une femme comédienne dont le personnage n’est pas particulièrement consentant. Il fait uriner (ou semblant d’uriner : on ne voit pas bien) un comédien sur un autre qui est étendu par-terre. Auparavant, il a fait asséner de faux coups de pieds (mais qui font illusion) sur le corps du même comédien nu au sol. A un comédien qui n’est pas chanteur, il fait chanter (très bien) Purcell.

Toujours à la recherche de cas-limite, Milo Rau convie ces personnes qui ne sont pas nécessairement comédien-diennes professionnel-le-s (on pourrait parler de comédien-ne-s prolétarien-ne-s) (qu’il mélange avec des comédiens qui le sont) et il les amène à réaliser sur scène (avec leur consentement) (on sent que Milo Rau est toujours respectueux des personnes avec qui ils travaillent) des choses qui ne sont pas évidentes pour elles au départ et qui les engagent fortement (même si le public ne se sent pas nécessairement engagé par ce qu’elles font) et qui conduisent les spectateurs à éprouver ce que l’on nommait au départ ces zones – ou ces gestes  – du trouble.

Les spectacles de Milo Rau sont toujours composés de deux dimensions.

Ils mènent des enquêtes sur une affaire (ici en l’occurrence l’affaire Ihsane Jarfi), ils la reconstituent, le spectacle est un mixte de théâtre-vérité, de théâtre témoignage (les comédiens déposent devant des caméras), de théâtre-documentaire. L’une des gageures de Milo Rau est toujours de s’interroger sur la manière de recomposer le vrai, surtout lorsque ce vrai est violent (comment recomposer la scène des parents qui apprennent que leur enfant est mort ? Comment recomposer la scène où le jeune Ihsane Jarfi s’est fait bastonné et abandonné nu sur une route de campagne ? Comment recomposer le portrait des assassins ?)

Et dans le même temps, les spectacles de Milo Rau sont une enquête sur les interprètes eux-mêmes. En cela, Milo Rau (qui  fut étudiant de Pierre Bourdieu) conduit une recherche quasi anthropologique (il questionne le  goût de ses interprètes : le goût du comédien à la gueule cassée pour la musique – toutes les musiques entendues dans le spectacle émaneront de ses choix, le goût du comédien à la peau légèrement basanée pour Purcell) L’enquête est également sociologique. Faire jouer cette tragédie contemporaine par des personnes (chômeurs, en situations sociales difficiles) originaires de la ville où le drame s’est déroulé n’est nullement anodin (tout au long du spectacle, on voit par intermittence des images des cheminées d’usines et les hauts fourneaux de Liège) Un interprète témoigne du désir qu’il a eu de rendre visite en prison à l’un des tueurs (le chauffeur dont il joue le rôle). Toutes ses enquêtes (dont on ne dira pas que certaines ne cèdent pas parfois à un peu de facilité) ont pour effet de rendre le spectacle (dernière marque de fabrique de Milo Rau) profondément humain.

C’est à ce moment qu’à la fin du spectacle, le comédien amateur de Purcell réalise, geste qui trouble par-dessus tous les autres, un véritable exploit…

On peut gager ceci (pour faire suite à la conversation avec un spectateur ami à l’issue de la représentation) : Milo Rau est un homme blessé (il l’a été). Réalisant ses spectacles, il ne le fait pas pour combler le goût du public pour le voyeurisme ; il ne le fait pas non plus pour le culpabiliser sur la tragédie du monde ; il ne le fait pas davantage pour dispenser des leçons aux spectateurs (même si ces spectacles s’apparentent, celui-ci en particulier au démarrage, à des leçons de théâtre : « Les comédiens qui s’identifient à leurs personnages jouent à faire l’acteur, de même que les metteurs en scène qui font hurler leurs acteurs font les metteurs en scène »), Milo Rau parle et montre les blessures des autres : l’affaire Ihsane Jarfi ; l’affaire Dutroux « Five Easy pièce » ; la guerre au Rwanda « Compassion, l’histoire de la Mitraillette » ; la guerre en Syrie « Empire » , etc.

Voilà ce que Milo Rau fait et il le fait très bien.

Concept et mise en scène: Milo Rau ; Texte: Milo Rau et les acteurs ; Recherche et dramaturgie : Eva-Marie Bertschy ; Collaboration dramaturgique : Stefan Bläske, Carmen Hornbostel ; Scénographie et costumes : Anton Lukas ; Lumières : Jurgen Kolb ; Vidéo : Maxime Jennes, Dimitri Petrovic ; Direction technique : Jens Baudisch ; Production: Mascha Euchner-Martinez, Eva-Karen Tittman

Avec : Tom Adjibi, Sara de Bosschere, Suzy Cocco, Sébastien Foucault, Fabian Leenders, Johan Leysen

Assistante à la mise en scène : Carmen Hornbostel ; Assistante à la dramaturgie : François Pacco ; Assistante à la scénographie : Patty Eggerickx ; Relations publiques : Yven Augustin ; Design : Nina Wolters

Production: International Institute of Political Murder – Théâtre National Wallonie-Bruxelles ; Coproduction : Théâtre Vidy-Lausanne,  Kunstenfestivaldesarts, Théâtre Nanterre-Amandiers, Tandem Scène Nationale Arras-Douai, Schaubühne am Lehniner Platz, Münchner Kammerspiele, Künstlerhaus Mousonturm Frankfurt a. M,  Theater Chur, Gessnerallee Zürich, Romaeuropa Festival.

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