« Des idiots nos héros » de et mis en scène par Moreau (2018)

Certainement Moreau doit avoir d’illustres prédécesseurs ; pour l’écriture, Samuel Beckett ; pour l’extrême efficacité et l’économie de moyens de mise en scène, Samuel Beckett à nouveau ; pour les images (presque) fixes, l’extrême lenteur des déplacements et des mouvements, la tension vers un point d’arrivée : Claude Régy et (si Moreau l’a connu) l’un des épigones de Régy, Marc François (1960-2006).

Durant le prélude où les codes sont brisés puisque, en robes grises, à capuche, très élégantes (des robes d’un autre temps : Moreau nous transporte immédiatement vers un ailleurs), les deux interprètes démarrent le spectacle tout en faisant la caisse (moment certainement perfectible), nous sommes en présence des enfants (appelés l’un et l’autre).

Pour le corps de la mise en scène, Moreau installe un dispositif lumineux : une nappe de lumière horizontale créée par la lampe d’un vidéo projecteur depuis le lointain, deux lampes torches puissantes positionnées verticalement.

Comme dans « Berceuse », « Pas », « Compagnie » ou « Ô les beaux jours » (le nom de Beckett est cité au moins à deux reprises dans le prélude entre les enfants qui s’administrent une volée de reproches), la langue de Moreau est truffée d’anecdotes réalistes et quotidiennes, la langue est largement prosaïque : on est assis en plein air, sur un fauteuil, sous un arbre, on absorbe une boisson dans le jardin ; on se rend à l’extérieur de la maison, on se promène le long d’une voie de ferrée, on s’assied sur un rail pour fumer une cigarette, etc.

Le dispositif lumineux nous arrache à ce prosaïsme et nous téléporte dans un espace mental, un monde abstrait. Dés lors, la mise en scène s’ouvrant sur un dispositif très fort, la suite des procédés reste rudimentaire. En plus d’être « sommaire », la mise en scène est très physique pour les comédiennes (toutes deux magnifiquement dirigées) : extrême lenteur des déplacements, immobilité, inclinaison du tronc vers l’avant, élévation des bras, autant de mouvements « pauvres »  qui relancent l’attention et produisent un suspens et une fascination.

Moreau le sait, le texte doit être délivré sans filtre (comparativement à son spectacle précédent la direction d’acteurs est épurée et dégagée de tout artifice superfétatoire). Tel un grand flux, le texte se contente de traverser l’acteur pour arriver sans jugement jusqu’à son destinataire, le spectateur.  Les deux femmes a-sexuées (deux jumelles : l’une l’épouse l’autre le mari) adressent leur texte à leurs enfants. Tout au long d’un lent et long crescendo qui revêt toute la durée du spectacle, ils se délient, se confient puis au final exécutent un grand déballage.

Moreau conçoit ses mises en scènes comme le tracé de grandes lignes (ni  accidents, ni sursauts, ni événements frappants) : la ligne des éclairages, la ligne du dispositif sonore (à peine perceptible) : un son sourd qui apparaît et disparaît en boucle, la ligne des interprètes : leur immobilité, leur lente progression vers le public, une main qui franchit le faisceau de lumière, le relais de la parole d’une interprète à l’autre, l’inclinaison des bustes vers la lumière, les visages traversant le faisceau de lumière, le coup de théâtre final.

Chez Samuel Beckett, la malédiction est d’être né. Chez Moreau, la malédiction est d’être illettré (L’illettric, 2017) ou dans cette nouvelle création (Des idiots nos héros), d’être mère et d’être père et pour les conjoints d’être unis par les liens du mariage.

Moreau compte certainement d’illustres prédécesseurs ; aujourd’hui, il est sa propre référence.

Mise en scène : Moreau
Assistante à la mise en scène : Juliette Jeanmougin
Avec : Anaïs Marty, Anne-Laure Sanchez
Festival de Caves : 13ème édition (2018)

Réservations indispensables : 03 63 35 71 04

Les prochaine dates : 06 JUIN 2018 NEUCHATEL  / 08 JUIN 2018 MOUTHIER-HAUTE-PIERRE / 11 JUIN 2018 LUX / 16 JUIN 2018 SAINT-HERBLAIN / 19 JUIN 2018 TOURS / 25 JUIN 2018 DIJON

Photo : Patrice Forsans.

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