« Hate » Laetitia Dosch (2018)

Il y a la première image. Durant toute l’entrée du public (des affiches demandent au public une entrée dans le calme), le cheval est debout, immobile, majestueux, sans attache. Sa blancheur se détache sur la piste rouge corail. En fond de scène, sur une toile, figure un lac (le paradis) bordé de quelques arbres entre des montagnes escarpées.

Dans « Hate », Laetitia Dosch marche sur un fil.

Elle n’avait peut-être jamais appris l’équitation, elle a appris (c’est le sujet de sa pièce : l’apprivoisement) l’approche de l’animal.

Le pari est ambitieux. Avec son cheval, Laetitia Dosch ne fera pas d’exploits : ni prouesses, ni performances, ni figures d’acrobatie, elle approchera l’animal (d’égal à égal) et tentera une symbiose.

Ce qui demande beaucoup de patience.

Au cours des répétitions, qui ont dû être longues et sans doute vouées essentiellement au dressage, Laetitia Dosch a appris au cheval (en collaboration avec les coaches de l’équidé) à faire des figures non nécessairement spectaculaires : se tenir immobile, aller au pas, au pas espagnol, au trot, piaffer un peu, se laisser monter, se coucher au sol, etc.

Le but n’étant pas d’exécuter des numéros, mais par le biais de ces figures (fondues dans la narration) de raconter une histoire, celle de la rencontre de Laetitia Dosch avec le cheval et son désir de faire corps avec lui.

En lieu et place des Hommes (grand H) qui l’ont déçue, Laetitia Dosch a choisi le cheval. Au monde qui déraille (ou qui marche sur la tête) (selon ses dires), elle oppose sa chère incompréhension (Samuel Beckett, l’Innommable), son inadaptation sociale (feinte ou réelle) et ses indignations.

Cette asocialité (subie ou choisie) due au diagnostic porté (comme beaucoup) sur le monde (la jungle de Calais qu’elle est allée VOIR de ses propres yeux, la question des migrants, le réchauffement climatique, la solitude, etc.) s’exprime par tirades burlesques, fantaisistes, ses chants, sa dinguerie, puis par son rejet (feint) de ses semblables et son désir de fusionner avec l’animal majestueux.

Avec lui (à qui elle octroie la parole), elle veut s’unir, sans occulter dans sa – douce – dinguerie, les détails prosaïques : la douleur qu’elle ressentira lorsqu’il la saillira, les exercices qu’elle devra faire pour le recevoir, etc.

Comme en compagnie d’un conjoint, elle partage des moments privilégiés : la toilette, des baisers, faire l’amour, se laisser lécher le visage, le corps, la moumoune, écouter de la musique.

Devant l’animal nu, Laetitia Dosch se présente toute aussi nue (nudité posée d’emblée) (comme préalable à la rencontre). Quoi que vulnérable, Laetitia Dosch n’est pourtant pas désarmée (sa poche kangourou est truffée de munitions – des carottes – pour le cheval) ; sa verve est pleine d’humour ; et nouvelle Jeanne d’Arc ou Amazone des temps modernes, elle arbore et brandit une épée comme elle lance son cri de guerre pour rompre en visière au désenchantement, elle attend : « L’amant qui viendra la conquérir et qui lui fera des enfants, puisque c’est bien là sa fonction !!! »

Dans « Hate », Laetitia Dosch aspire à énoncer le triste état du monde, mais comme elle ne veut pas faire un spectacle triste, elle a choisi de le faire avec un cheval pour insuffler un peu de poésie.

Le contraste des couleurs, le rapport avec la majesté du cheval, offrent des images d’une primitive et élémentaire beauté.

Certainement, il y a toujours danger à se présenter nue et désarmée devant l’animal, à passer entre ses jambes, à le monter, c’est pourquoi d’autres sujets pointent : la dénonciation de la domination des hommes sur les animaux, a contrario le souhait d’établir avec eux une relation « d’égal à égal ».

Au-delà du cheval, ce n’était pas la haine (« hate ») que Laetitia Dosch investiguait, toute « folle » qu’elle soit, mais l’autre apprentissage, l’autre apprivoisement, l’autre dressage : l’amour, l’union, avec l’âme sœur, qu’elle attend (pour elle-même et pour autrui), comme réalisation et comme apaisement.

Direction artistique : Laetitia Dosch ; Texte : Laetitia Dosch avec la participation de Yuval Rozman

Co-mise en scène : Laetitia Dosch Yuval Rozman ; Chorégraphie et coach cheval : Shanju/Judith Zagury ; Scénographie : Philippe Quesne ; Son : Jérémy Conne ; Collaboration dramaturgique : Hervé Pons ; Collaborateurs ponctuels : Barbara Carlotti, Vincent Thomasset ; Assistanat : Lisa Como ; Régie générale : Techies/David Da Cruz ; Equipe administrative suisse : Paquis Production / Laura Chapel ; Equipe administrative française : Altermachine / Elisabeth Le Coënt & Camille Hakim Hashemi

Avec : Laetitia Dosch, Corazon

Production : Compagnie Viande hachée du Caire et Viande hachée des Grisons

Coproduction : Théâtre Vidy-Lausanne – Nanterre-Amandiers, centre dramatique national – Festival d’automne à Paris – La Bâtie, Genève – Centre Européen Théâtral et Chroégraphique – Shanju, La Rose des vents – Scène nationale Lille Métropole / Villeneuve d’Ascq – Le Phénix scène nationale, Valenciennes – MA Scène nationale, Actoral | Festival international des arts & des écritures contemporaines

Avec le soutien (via résidence) de : Montévidéo, Marseille – Istituto Svizzero de Rome

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