« Tragédies romaines », mise en scène Ivo Van Hove (2008, reprise 2018)

Dans un grand espace hospitalier qui pourrait être le hall d’un hôtel international ou une grande salle de congrès, des banquettes fonctionnelles aux couleurs ternes (marron-gris-beige), douze écrans plats, autant de plantes vertes, envahissent tout l’espace. « Tragédies Romaines », trois pièces : « Coriolan », « Jules César », « Antoine et Cléopâtre » de William Shakespeare.

Parce que les spectateurs (volontaires) sont rapidement invités à monter sur scène, à interroger leurs mails s’ils le souhaitent sur des terminaux, à se restaurer à deux mini-selfs-bars, à prendre toutes les photos de leur choix, à écrire à l’équipe du spectacle via un hashtag, les acteurs habillés en costumes cravates (aujourd’hui les guerres sont décidées non plus par des militaires mais par des hommes et des femmes habillés en civil : « Aide-moi à mettre mon armure » demande Jules César tandis que son second l’aide à enfiler son costume-cravate par-dessus son marcel ; de même les assassinats sont des complots de bureaucraties), costumes-cravates et maintien du corps conférant aux acteurs l’autorité et la prestance nécessaires à leur rôle et à leur statut, tandis que Donald Trump, Emmanuel Macron, Vladimir Poutine défilent au cours de journaux de chaînes continues sur des écrans de télévision silencieux, hommes et femmes de pouvoir, Coriolan (général), Jules César, Antoine et Cléopâtre, sont mêlés aux spectateurs.

Amenée à s’infléchir au fur et à mesure de la représentation : au dernier volet, « Antoine et Cléopâtre », entourés à l’instant de leur mort de leurs seule-s suivants et suivant-e-s (mourant également), la pièce transformée en tragédie non plus publique mais intime et filmée en gros plans à la façon d’un film de John Cassavetes ou à la mode des « Feux de l’amour » qui jettent sur le final une grande mélancolie, les hommes ayant quasiment tous disparus de la scène, la guerre se poursuivant entre femmes restées seules, les spectateurs n’étant plus nécessaires à l’action ayant été invités à regagner la salle, cette décision majeure de la mise en scène de Ivo Van Hove que signifie-t-elle auparavant ?

Tandis que ces pièces de guerre s’ouvrent, sur des éclairages stroboscopiques, comme sur un coup de tonnerre au son très fort des cymbales et de tambours (le tambour comme instrument de guerre), les hommes et les femmes politiques sont parmi les spectateurs (parmi nous), les spectateurs sont parmi eux. Si nous vivons dans deux mondes parallèles (qui coexistent) (la sonorisation des comédiens  autorisant un théâtre de parole et un jeu cinématographique), nous ne sommes pas éloignés d’eux, ils ne sont pas éloignés de nous.

Dans un espace immense où même la tragédie et la mort sont présentées comme un spectacle, où les changements de décor sont annoncés par des messages sonores, à la manière d’un grand jeu, sur le ton du délassement, où les morts de Coriolan, Jules César, Brutus, Antoine et Cléopâtre sont annoncées par des messages écrits : « La mort de Coriolan interviendra dans 5 mn » et présentées comme des compte-à-rebours, parfois comme des horaires de train ou de départ d’avion, très longtemps à l’avance : « La mort d’Antoine interviendra dans 120 mn », « La mort de Cléopâtre interviendra dans 140 mn », ces dépêches accentuant la dimension inéluctable de la tragédie, chaque personnage décédé étant photographié allongé sur une pierre tombale au centre de la scène selon le même rituel tragique, répétitif, vue de dessus, tandis que s’inscrivent son nom, ses dates de naissance et de mort (Coriolan, Jules César, Brutus, Antoine et Cléopâtre : ce qui frappent dans ces pièces de guerre, c’est que les personnages meurent de plus en plus jeunes, de plus en plus tôt), dans cet espace où tout est filmé, où tout est public, où parfois même tout ressemble aux émissions de télé-réalité, où il est difficile, voire parfois impossible, comme lors d’un journal télévisé de chaînes continues, de tout embrasser d’un regard, de tout lire et de tout voir en même temps (dans le réel, ne sommes-nous pas ensevelis sous une masse d’informations difficiles à suivre et à interpréter ?), où sur scène se succèdent rites protocolaires, conférences de presse, journaux télévisés précédés de jungles humoristiques, interviews, réunions au sommet, conciliabules, complots, rencontres d’hommes d’état, cour de justice, délibérations diplomatiques (dont parfois certaines dérapent et tournent aux scènes de pugilats), scènes institutionnelles et débats publics (« Coriolan ») glissant peu à peu vers un théâtre de chambre (« Jules César »), puis par le biais de plans rapprochés, serrés, vers un théâtre intime (« Antoine et Cléopâtre »), les hommes et les femmes politiques cohabitent avec leurs citoyens ordinaires et les hommes et les femmes ordinaires cohabitent avec leurs hommes politiques, les premiers se montrant parfois complètement indifférents aux seconds, lorsqu’ils se pressent dans la queue des selfs pour leur ravitaillement qui faisait cruellement défaut justement au départ de la pièce, 5 heures 45 plus tôt, aux personnages plébéiens de « Coriolan »…

Tragédies Romaines, d’après William Shakespeare, mise en scène Ivo van Hove  du 29 juin – 5 juillet 2018, Paris –  Théâtre National de Chaillot.

Un spectacle de Toneelgroep Amsterdam

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld ; costumes : Lies Van Assche ; vidéo : Tal Yarden ; musique : Eric Sleichim

Avec : Hélène Devos, Fred Goessens, Janni Goslinga, Marieke Heebink, Robert de Hoog, Hans Kesting, Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Chris Nietvelt, Frieda Pittoors, Gijs Scholten van Aschat, Harm Duco Schut, Bart Slegers, Eelco Smits (comédiens) et Ruben Cooman, Yves Goemaere, Hannes Nieuwlaet, Christiaan Saris (musiciens)

Coproduction : Holland festival (Amsterdam), La Monnaie (Bruxelles), Kaaitheater (Bruxelles), Muziektheater Transparant (Anvers), Bl!ndman (Bruxelles).

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