« La chute de l’ange rebelle » de Roland Fichet, mise en scène Julien Barbazin (2015, reprise 2018)

Julien Barbazin crée des spectacles, non pas à sensation, mais DE sensations et souvent comme avec ce texte de Roland Fichet, poétiques et sensoriels.

Ce que cherche Julien Barbazin dans ses spectacles, ce n’est pas de nous faire « comprendre » mais de nous faire « sentir ». Spectateur d’une de ses pièces, nous devons donc lâcher la compréhension pour nous abandonner à la sensation.

Pour l’accomplissement de son théâtre, tous les moyens (théâtraux) sont bons. Sa « Chute de l’ange rebelle » s’ouvre sur un démarrage (en fanfare) sonore (le démarrage et le vrombissement d’un moteur de voiture) accompagné d’un démarrage lumineux (le clignotement de néons intégrés aux quatre coins du dispositif scénique accordés aux vrombissements de la voiture : « Attention, nous allons démarrer ! »). La lumière se fait.

Réalisé avec les moyens du bord, un castelet en toiles plastiques translucides se laisse voir. Sommes-nous dans un spectacle de néo-marionnettes ? Dans la salle de bain du protagoniste ? Dans une chambre froide ? Le son s’atténue, brusquement à la base du castelet, la jambe et l’avant-bras du personnage apparaissent. L’ange (ou le démon) vient de chuter. Dans la religion chrétienne, l’ange a été banni du paradis en punition de sa désobéissance envers Dieu. S’agit-il ici de la mère ? Des plumes (celles de ses ailes d’ange) volent au vent. L’ange rebelle (Christ ou démon ?) se dresse. Prenant l’indication du récit biblique au pied de la lettre, Julien Barbazin a affublé son comédien d’une veste avec un bras en moins, sous la veste un bandage et dans son dos les stigmates de ses ailes coupées.

Dans ce théâtre, tout est chair, tout est matière : la matière sonore (qui perdurera tout au long du spectacle : vrombissement d’une voiture, bruit d’un ascenseur, écoulements d’eau, bruits de machines) ; la matière lumineuse (néons, petites lampes nues – qui figureront les grains de riz incompressibles) ; le dispositif : le castelet en toiles plastifiées translucides ; le corps, la peau, la musculature même du comédien et le texte.

Pour Julien Barbazin, l’ « anecdote » (au sens propre du terme) arrive « en second »  : le fils déchu pour avoir refusé les avances de sa mère, l’enfance victime de l’inceste maternel, l’absence du père : « Père pourquoi m’as-tu abandonné ? » (partant : « pourquoi m’as-tu livré en pâture à ma… mère ? »). Le mot « mère » lui arrache sans cesse la bouche. Pour ce long déversement de haine, pour l’exécution de ce réquisitoire anti-maternel (l’enfant a dû se construire contre la génitrice), le fils a chu dans un entre-deux : la salle de bain en toiles plastiques translucides ou la chambre froide glacée : ni enfer, ni paradis, purgatoire donc, dans l’attente de la décision de son sort.

Dans l’acte de création de Julien Barbazin, le texte est énigmatique. L’enjeu de la rencontre (avec le public) se dévoile (quand il se laisse voir) peu à peu. Face à son théâtre, nous n’avons pas d’autres choix que d’interpréter, de compléter son théâtre à trous, de travailler pour décoder. Parfois ce décodage arrive tard. C’est l’expérience de cette mise en suspens de l’objet de la rencontre qui fait aussi la saveur de ce théâtre.

La résolution ne nous est pas donnée d’avance. Les spectacles de Julien Barbazin se distinguent (non sans colère, dans la « la Chute de l’ange rebelle », il y a « rebelle ») des spectacles trop… explicatifs, explicites, illustratifs, réducteurs…

A cette marionnette amputée, à ce triste sire qui ne peut plus voler, ne reste que la confidence aux témoins de ce théâtre grand-guignolesque.

En dehors du calvaire, pour dire quoi ?

Deux choses.

Au moins.

L’ange déchu (assassin de sa mère) est celui qui a dit « non » (voulait-on faire de lui un garagiste ? Il a dit : « non »). Que cette dernière idée soit juste ou non, peu nous chaut, il a dit « non », c’est la raison pour laquelle il a chu et qu’il est en face de nous dans son castelet pathétique ; le personnage, et le metteur en scène, laissant entendre que l’artiste est justement le négateur (on retrouve ici une idée sartrienne) (opposé notamment aux spectacles clairs-sachants, cf Christian Prigent in « Une erreur de la nature »)

L’ange (ou démon) a chu. Justement, l’érection d’un être ne peut s’imaginer sans la chute. A qui se dresse l’accident est inévitable. Mieux vaut prendre tous les risques et tomber que d’affadir sa vie pour éviter la chute. Chez Julien Barbazin, cet adage est mode de vie en général et mode de pratique artistique en particulier…

« La chute de l’ange rebelle » de Roland Fichet, Un spectacle de Julien Barbazin, avec Benjamin Mba ; Musique & Son Antoine Lenoble ; Collaboration Jean Marie Carrel

Créé au Festival de caves en 2015, repris dans le Cadre de Hors tout/Hors Clous à Besançon en 2018.

Photographe: Patrice Forsans/July Bretenet

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