« Joueurs, Mao II, Les Noms » d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin (2018)

Après Houellebecq, Bolaño, Bellanger : DonDeLillo. Au théâtre, Julien Gosselin poursuit son exploration des grands récits de la littérature, les romans-fleuves. Faire Lettres au théâtre : théâtre narratif, récit, théâtre épique moderne, théâtre cinématographique, théâtre hors format (10 heures d’affilée sans entracte), mais également théâtre « hors-système dans le système », « anticapitaliste dans le capitalisme » (D’aucuns lui reprocheront peut-être. Comment faire autrement ?).

Alternance de théâtre oratorio en crescendo et reconstitution de vie quotidienne filmée, emploi de la vidéo, usage de textes dactylographiés sous toutes ses formes et dans diverses polices : titres, génériques, chapitres, dialogues, sur-titrages, récits ; scénographie constamment modulable, nappes de sons, musique analogique techno, armes du concert…

Exploration en trois temps, « Joueurs » « Mao II » « Les Noms ».

« Joueurs » : Peut-on faire la révolution avec le terrorisme ?

Comme tout bon film, « Joueurs » démarre par le générique (écrit dans la police si reconnaissable de la Compagnie « Si vous pouviez lécher mon cœur ») et par la présentation des personnages, en plans rapprochés, l’emploi de la vidéo immédiat, ces noms qui de toutes façons, dans un premiers temps ne diront rien, pour celles et ceux qui n’ont pas lu Don DeLillo, images du début de la grande industrialisation, de la postmodernité architecturale, la construction du Word Trade Center, tours géantes, le gigantisme est de mise.

Sans la caméra et sans la retransmission de leurs images sur un jeu de trois écrans (un grand et deux petits), les comédiens ne seraient pas visibles. Ils sont là. Derrière leurs parois de bois, sans que l’on comprenne (cela fait partie du jeu) comment c’est agencé derrière. Grâce aux cadrages partiels et aux jeux de la caméra, les comédiens reconstituent les foules de traders dans les couloirs enfumés du World Trade Center, un meurtre entre deux portes de bureaux. Sans transition, un couple dans son appartement, coït au salon, conversation allongés sur leur lit. Le couple usé, comme chez Houellebecq, l’amour est impossible. Sans transition, bar, boîte de nuit. L’homme fait la rencontre d’une jolie ex-hôtesse de l’air, blonde, intimidée, devenue secrétaire de Zelder, l’homme qui a été assassiné. Il tombe amoureux d’elle, la presse, lui fait un peu violence, va chez elle. Deux grandes solitudes. Sans transition, rapidement, magie, d’un appartement à l’autre. Comme dans « 2666 », scénographie de Hubert Colas. A construire, à déconstruire, puis à reconstruire, s’ouvre, se ferme, se monte et se démonte, boîte à illusion, machine à jouer.

Performance, grâce au film, à la musique omniprésente (Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde), à la sonorisation des comédiens. Alternance de musiques douces et lancinantes, puis techno rythmées en boucles analogiques, percutantes-percussions. Théâtre dévoilé : dans le champ de la caméra, les régisseurs préparent l’acteur. Le film se joue entre eux avec quelques moments de complicité (clins d’œil) avec le public.

Enquête parallèle sur le meurtre commis au début du spectacle. Vie quotidienne, verres pris au bar, repas partagés, visionnage de programmes télévisés, convivialité entre amis, appels téléphoniques, cigarettes. Ils fument énormément. Consomment l’adultère. Le couple adultérin en pleine teuf.

La rencontre avec le public est différée du fait de l’emploi du théâtre filmé : grosse attente. Soudain, la rencontre se produit, sur le mode de la comédie musicale : « Mao Mao » Livre rouge à la main. Mitraillettes aux poings. Lieu clandestin. Reconstitution (devant les panneaux de bois à l’avant-scène) du groupuscule terroriste anticapitaliste de « la Chinoise » de Godard. Slogans tragiques diffusés sur les écrans. Fond de musique analogique diffusée en boucles crescendo. Fête-parade techno filmée pendant le démontage du décor à l’arrière. Prêche pour la révolution dans une mise en scène ultra-technologique.  Pamphlet anti-américain. Hurlé en MAJUSCULES. SLOGANS lumineux et sonores. Son et lumière. Flashs stroboscopiques. Mise en état de sidération.

Soudain silence. A l’avant-scène, reconstitution de la conversation dans un train entre Anne Wiazemski et Francis Jeanson (« La Chinoise » toujours). Le professeur et l’endoctrinée. L’homme veut faire de l’Action Culturelle (en Bourgogne) tandis que la femme veut faire la Révolution Culturelle. Elle prône la fermeture des Universités, le travail aux champs. Débat contradictoire sur la révolution et non pas la révolution. L’homme plaide contre la révolution. Le terrorisme peut-il être un moyen de faire la révolution ? Peut-on faire la révolution contre tous ? Peut-on vouloir faire la révolution pour les autres ? Contre le gré des gens ?

A présent, la production du film est dévoilée. La moitié du décor est découverte. L’atmosphère est tendue, inquiétante, stressante. Les collègues de bureau continuent de boire et de fumer énormément. Ils se dénudent et vont au sauna. La femme du couple adultérin fait l’amour avec un ami (homosexuel) sur un sol de pelouse artificielle (la prairie) entourée de néons verticaux dans un hangar jouxtant le théâtre. Ces échappées filmées hors du théâtre, à la lumière du jour, ces percées dans le réel, toujours impressionnantes.

Accélération du rythme. Retour sur le groupe terroriste dandy nihiliste s’apprêtant (au ralenti) à semer la terreur par ennui, pour le fun, kalachnikovs aux poings, blousons noirs, bonnets, lunettes de soleil, cigares à la bouche, peinture de guerre bleue sur le visage, prêts à lancer leur attaque contre la valeur de l’argent, regards fixes sur la caméra. Un homme Jack se verse un bidon d’essence sur lui et s’immole.

Un Motel à Toronto Canada, mœurs sadomasochistes. La femme arbore un godemiché devant l’homme accroupi. L’autre partie du décor est démontée.  Le micro est installé pour la scène suivante. La machine est dévoilée. Les techniciens musiciens à leur régie sont à vue. Lumières rouges. La fumée envahit la salle. Oratorio épique. Montée du volume. Chant « Mao Mao ». Cabaret chinois. Récital asiatique. Chants pro-socialistes. Lumières rouges.

Apologie du Président Mao pendant le changement de décor et la diffusion à l’écran de l’interview du responsable de la secte Moon. Quelle est la différence entre un partisan lambda de la révolution, un artiste de théâtre, un terroriste, Mao et le révérend Moon ? L’interrogatoire porte sur la foi à apporter à son statut de Messie. Quelle est la place de la croyance ?  Le journaliste américain l’interroge sur le prix d’entrée à ses messes tandis que l’accès aux autres religions est  gratuit ? Selon le révérend Moon, le paiement est la preuve de la valeur de son message. Il ne sera pas persécuté, contrairement au Christ, parce que ce dernier n’était pas le véritable Messie, il se proclame le vrai Messie. Sur le même fond de musique analogique techno et crescendo, le révérend Moon est applaudi par les foules fanatisées…

Reprise du concert d’enfer. Deux femmes sont à des micros sur pied. La femme à l’arrière-plan est en robe de mariée. Retour à l’oratorio. Regards droits sur la caméra, regards sensuels sur le côté. En guise d’encadrement, des lumières de néons verticaux. Les mêmes déclamations en crescendo, les mêmes lumières stroboscopiques, jusqu’à la transe. « Les mots ont un grand pouvoir de destruction. Les gens obéissent aux textes. »

« Mao II » : Peut-on faire la révolution avec les mots ?

A l’avant-scène, l’écran géant (à angles arrondis) disparaît dans les cintres. Un autre écran panoramique prend sa place. Bruits de mer dans la nuit. New-York. Sur fond de bruits de vagues, travelling sur des images d’herbes folles chevauchées par le texte dactylographié relatant le sort d’un auteur occidental retenu en otage à Beyrouth. Le décor est éclairé par des lumières jaunes tamisées, le film au-dessus est en noir et blanc. Sans transition, rencontre dans une salle en béton. Citation d’une exposition d’Andy Warhol (les portraits sérigraphiés de Mao).

A la bougie. Tout en discutant à bâtons rompus, une femme-photographe (Brita) prend une série de photographies d’un auteur célèbre qui vit retiré dans son loft. « Tout le monde est attiré par l’éloignement. » Champ de la littérature. Ils discutent des deux tours du World Trade Center en établissant un lien entre les écrivains et les terroristes. Les écrivains peuvent-ils modifiés la vie ? Ce sont les terroristes qui le font à présent.

Dans la salle à manger du loft, au premier plan, un homme jeune dresse la table, c’est son assistant, sa compagne est une rescapée de la secte Moon. « Le travail, c’est ce que je fais pour être malheureux. Je suis assis sur un livre qui est mort. Je suis mort. J’écris pour survivre. La chose pire qu’écrire c’est de publier. » Complainte de l’écrivain.

Sans transition, la photographe est interviewée par un magazine. « J’ai suivi les délinquants jusqu’à leur tombe. Je pourrais photographier n’importe quoi. La misère c’est toujours joli ». La photographe a abandonné les photos de reportage pour se consacrer uniquement aux portraits d’écrivains célèbres. Un recensement de l’espèce. Pour une expo. La lutte entre le texte et l’image. Le mystère est-il dans l’image ?

Sans transition : soirée repas chez l’écrivain. La caméra tourne autour des convives pendant qu’ils sont à table. Discussion à bâtons rompus sur la mission-vocation de l’écrivain et sur la rétention de l’œuvre d’art. L’écrivain en chair et en os se substitue-t-il à l’œuvre ? « Pourquoi faut-il finir le livre ? Nous n’avons pas besoin du livre, nous avons l’écrivain. » L’impuissance de l’œuvre (y compris théâtrale) face aux imperfections du monde. L’écrivain est le Maître (l’écrivain est-il le Maître ?). Sur fond de musique analogique et métaphysique, plongée au cœur du livre au lieu de la plongée au cœur des ténèbres.

Spectacle désenchanté sur la littérature. « Je sais que ma colère tombera et je serai fini. » N’y a-t-il pas des milliers de personnes qui marchent seules, qui mangent seules, qui sont seules ? La solution est-ce l’amour ? « Les gens ont besoin de se fondre dans le mariage de masse. » Ils luttent contre la solitude. Tandis qu’un écrivain désenchanté occidental baise à la lumière de néons blancs verticaux, « Les écrivains sont un danger pour l’état. L’état devrait assassiner les écrivains », un autre écrivain est enchaîné à un mur dans une geôle de Beyrouth. Après l’amour, l’écrivain reçoit la visite de son éditeur.

Sans transition, conférence de presse de l’auteur et de l’éditeur à Londres. « Les écrivains sont de moins en moins des meurtriers. » Sur l’écran, le texte dactylographié relate la vie d’otage du poète inconnu. Dans le hall d’un hôtel londonien, la vie quotidienne autour d’eux toujours reconstituée, on enquête sur l’identité des ravisseurs du poète. Le poète inconnu ne peut être sauvé. De même, nul ne saurait dire qui était l’auteur Bill Gray. Il s’est laissé prendre en photo pour disparaître.

« Seuls survivront ceux que le ciel aura désignés. » Allongé sur le lit de sa grande chambre d’hôtel dépouillée et vitrée (design du vide), l’auteur occidental est-il venu à Athènes pour mourir, pour se substituer au poète inconnu retenu en otage et le faire libérer ? « Les terroristes réussissent parce que les écrivains échouent à être dangereux. L’artiste est assimilé. La culture ne parvient pas à assimiler le terroriste.  Le dictateur Mao aussi écrivait. La culture de Mao était la culture du livre. Mao était un grand visionnaire, l’auteur n’est pas un grand visionnaire. » En prenant la place de l’écrivain otage pour se faire tuer, l’écrivain libre obtiendra-t-il le maximum d’attention ? Réalisera-t-il un acte du spectacle ?

Arrivée à Chypre. « L’écriture poussait sa vie à disparaître. Il aspirait à être oublié. » Quelle est la place du texte par rapport à l’image dans ce monde de violence ? Le visage de l’écrivain apparaît en gros plan dans le brouillard. Une arme se colle à sa tempe. La photographe arrive à Beyrouth, où l’auteur inconnu est retenu en otage. Elle fait la rencontre clandestine, éclairée à la bougie, du terroriste Abou Rashid. Il se réfère à Mao. « Nous enfermons les européens pour ne pas avoir à leur ressembler. Priez pour les otages. Priez pour les bébés. Priez pour les réfugiés et priez pour les morts. »

« Les Noms » : La fusion du crime et de l’alphabet peut-elle incarner la révolution ?

Un nouveau compte-à-rebours est lancé. Le troisième. Un homme vient s’asseoir à l’avant-scène, sur une chaise, au confessionnal des néons rouges. L’homme est filmé en gros plan. Énorme plan fixe. 50 minutes. Une déclamation toute droite, uniforme, uniquement traversée de quelques variations de tonalités : voix grave, un collègue détenu comme lui ; voix aiguë, ses filles. Il s’appelle Jerry. Il a 38 ans. Il pourrait être l’écrivain captif. Autrefois, il était financier ; il dirigeait une entreprise qui achetait des entreprises, comme son père, il est déchu à présent. Il raconte les conditions de sa séquestration. L’homme-qui-parle. « J’aimerais devenir un homme biblique » L’homme-bible. Coureur fou. Depuis le lieu de son incarcération, il voit ses deux petites filles Kate et Laurie à la télévision. Elles ont été sélectionnées pour faire un bulletin sur l’économie et sur l’endettement de Dubaï. La faillite de Dubaï entraîne la faillite du monde. La peur, c’est Dubaï. Des îles en forme de palmiers. Les gratte-ciels les plus hauts du monde. Abou Dhabi a le pétrole, Dubaï a la dette. La crise et le chaos sont des mots grecs. Le monde a les yeux rivés sur la Grèce. La Grèce va-t-elle abandonner l’Euro ? Peuples d’Europe, levez-vous ! Brejnev, Khrouchtchev, Marx, Lénine, le charivari des Noms. Ça pourrait aller mal comme la fin du monde.

Lorsque l’homme a terminé sa déposition, il prend sa veste et disparaît, la caméra continue de tourner. La chaise est vide.

Le bruit de la mer reprend. Les écrans de cinéma disparaissent dans les cintres et dévoilent un immense espace en deux zones : côté Athènes (direction Acropole) : une immense baie vitrée abrite une salle de réception éclairée aux flambeaux et à la bougie ; côté île des Cyclades un espace vide enclos d’immenses rideaux transparents jaunes orangés éclairés par des néons jaunes positionnés horizontalement à hauteur d’homme derrière les rideaux. Musique douce. Derrière la baie vitrée, les personnages boivent debout. Lointainement, on entend le brouhaha de leur réception. Leurs dialogues s’inscrivent sur l’écran. Ils échangent des banalités.

Sans transition, ils passent du côté de l’Acropole (baie vitrée) au côté de l’île (cernée de rideaux). Le texte dactylographique (les noms) dialogue avec les gazouillis d’oiseaux. Sur l’île, l’homme et la femme devisent avec la machine – la caméra. Dans ses réponses (le texte est dactylographié sur l’écran), la machine (c’est leur enfant) commet des fautes d’orthografe. On ne découvre le caractère volontaire de ses fautes qu’a posteriori. L’enfant est invité à aller se coucher. « Un afreux cochemar »

Un homme engagé dans l’étude des hiéroglyphes fait son entrée sur l’île. Il s’intéresse aux lettres de l’alphabet. Il est en guerre totale avec la langue. Dans cet espace mental et de science-fiction, ils engagent une conversation métaphysique sur les mystères du chiffre et sur la géographie du langage.

Du côté de l’Acropole, à travers les baies vitrées, le repas convivial « entre amis » reprend. Ils fument et boivent. Ils se racontent (histoires masculines) leurs tromperies adultères. Dans une atmosphère conviviale, au pied des ruines de l’Acropole, en Grèce, dans le pays de la crise, tandis que le monde s’écroule alentour, ils exposent, à la lueur des bougies, la vacuité de leur existence d’hommes occidentaux employés de multinationales. Pas de mystère, pas d’énigme de ce côté-là. Leurs échanges sont creux. Aucune obscurité de la langue ni des noms.

La dactylographie du texte (du chiffre, des Lettres) continue de se superposer sur leurs conversations. De l’autre côté, sur l’île cernée de rideaux, tandis que le couple d’archéologues échange, un homme nu est étendu à terre. On évoque l’existence d’une secte. Des meurtres seraient commis sur l’île à coups de marteau.

Oratorio. Le Dieu-Masse surplombe tout. Nappes de langage sur fond de musique techno crescendo. Le visage de la femme archéologue choreute filmé en gros plan. Deux corps nus allongés au sol apparaissent. Les crimes mystérieux se multiplient. Une secte tuerait les bergers dans la montagne. La terreur règne dans l’îlot mental. Dans un coin, un corps ensanglanté allongé au sol est épris de soubresauts. Pourquoi le monde de la destruction est-il si beau ? Le cadavre perd son sang sur le sol blanc. Le crâne du vieil homme est fracassé.

Sans transition, la lumière blanche est de retour. Le couple d’archéologues s’agonit d’injures sur fond de musique techno crescendo. Manipulé par la foule, le décor se modifie. L’espace est reconstitué en petites cellules vitrées, tout un appartement avec salle à manger, chambre, lit, salons banquettes. Les bougies envahissent les tables.

L’archéologue rend visite à l’auteur. Ce dernier veut stopper la littérature et ouvrir une boutique de nettoyage à sec. A Jérusalem, ils rencontrent un homme qui parle en arabe : « L’Ouest est mort. » On découvre que le nom des victimes (Michaelis Kalliambetsos)  partage les mêmes initiales que le nom des villages où ils sont assassinés (Mikro Kamini) !

Crime de glossolalie. Mélopée branlante. Voyage à travers les pays et les langues. Le décor est déconstruit. La scène est vidée, ses parties vitrées et les bougies sont installées à la périphérie. Une messe noire est aménagée. Les bougies forment un autel dressé aux morts.

Owen se confie à la caméra. « Le cinéma est l’esprit du XXième siècle »

Le meurtrier apparaît. Sa langue est étrangère. Il commet l’acte sacrificiel en se roulant nu dans la fange sanglante. Il a tué (terrorisme) parce que les lettres (l’alphabet) concordaient. Le meurtre est dans les Noms. L’enquêteur « Œdipus » et le sphinx énigmatique se rencontrent. Pièce d’élucidation. Le meurtre et les mots se rejoignent sur une musique inquiétante. L’homme primitif, l’homme meurtre sang se dresse, toise l’enquêteur et sort en marchant doucement.

La place est nette. La mare de sang est nettoyée. Les cages de verre se déplacent. Une dernière fête – en Grèce – est organisée entre les parois d’une boîte fermée. Un viol est commis sous les yeux des convives sans que nul ne réagisse.

Les parois et les écrans disparaissent. Entourée de rideaux jaunes, la scène est vide. Désert. Au centre, l’homme nu Owen le bassin recouvert d’une serviette est assis à une petite table légèrement de biais. L’enquêteur noir est debout sur une diagonale au lointain, côté cour. « Toute ma vie je me suis préparé à ça. Je suis un vagabond. J’ai beaucoup marché ». Pour cette ultime rencontre (LA rencontre), pas de caméra, pas d’écran, pas de film. Grand dépouillement. Son lancinant – très bas – de guitare.

« – Combien de langues parlez-vous ? Cinq ? Six ? Le Sanskrit ? – Qui êtes-vous Owen ? – Personne. » L’homme noir s’assied à terre jambes croisées. « L’enfer est l’endroit où nous sommes déjà » Il n’y a pas de Dieu. « La certitude que rien ne peut être tenté. Les meurtres nous bafouent. Ils se contentaient de faire concorder les initiales. Notre besoin de construire un système contre la terreur. Était-ce l’objectif du culte ? Bafouer ? »

L’homme sage délivre sa parole puis disparaît en silence. L’homme noir alors prophétise la terreur.

Tous les interprètes se disposent en chœur. Une pluie fine tombe des cintres. Ils parlent toutes les langues. Ce qu’on prenait tout d’abord pour de simples incidents était bien volontaire. Le texte qu’ils disent comporte de plus en plus de fautes d’orthographe. La langue déconstruite redevient une énigme. Charivari, brouhaha, boucan. Les choristes se dénudent, entrent en transe.  « C’est la voix de sa mère qui résonne dans sa tête. C’est la fureur du père contre son seul fils. Il ne pouvait rien comprendre du tout. » La musique se désaccorde. « Lornague nour cochemar »

Ça fait dix heures. Brusquement. Noir. Silence.

Imploration interminable et désespérée à la langue, à la littérature, au ciel, au public et au monde.

Distribution : Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc-Lecerf, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Maxence Vandevelde

Texte Don DeLillo Traduction Marianne Véron et Adélaïde Pralon, Adaptation et mise en scène Julien Gosselin ; Scénographie Hubert Colas ; Lumière Nicolas Joubert ; Vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin ; Musique Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde ; Son Julien Feryn ; Costumes Caroline Tavernier ; Assistanat à la mise en scène : Kaspar Tainturier-Fink

Production Si vous pouviez lécher mon cœur ; Coproduction  Kaidong Coopération franco-taiwanaise pour les arts vivants, Phénix scène nationale pôle européen de création Valenciennes ;  National Performing Arts Center ;  National Theater & Concert Hall, Taïwan ;  L’Odéon Théâtre de l’Europe ;  Le Théâtre National de Strasbourg ; Festival d’Avignon ; MC2 Grenoble ; Le Théâtre du Nord, C.D.N. Lille Tourcoing Hauts-de-France ;  International Theater Amsterdam ; Théâtre National de Bretagne ; Les Théâtres de la Ville de Luxembourg,  Bonlieu, Scène Nationale d’Annecy,  Le Quartz, Scène Nationale de Brest ;  Festival d’automne à Paris ;  La Filature de Mulhouse

Avec le soutien de Nanterre-Amandiers, Montévidéo créations contemporaines (Marseille), Drac Hauts-de-France, Région Hauts-de-France et pour la 72e édition du Festival d’Avignon : Adami ; Avec l’aide des ateliers du Théâtre national de Strasbourg pour la construction des décors ; Avec la participation du Jeune Théâtre National ; Résidence La FabricA du Festival d’Avignon.

Gosselin 1

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