« L’errance est humaine » Jeanne Mordoj (2018)

Il y a quelque chose de la créature de foire dans le personnage de Jeanne Mordoj (toujours). Elle vient, elle est là. Sur une scène semblable à un éperon ou un promontoire, elle s’expose, devant l’assistance installée comme au cirque dans un dispositif en U. De la main, elle écarte le rideau bleu-ciel un peu défraîchi, également habillée de bleu, ses chaussures également en bleu. Le visage dissimulé derrière un masque à la chevelure tout aussi bleue, elle écarte le rideau de la main, se maintient immobile, sans mots dire, elle est là. Elle ne craint pas le silence, le silence fait partie de l’expérience. Elle ne craint pas l’immobilité, l’immobilité fait partie du dispositif. Elle marche, foule aux pieds l’éperon scénique en direction de la foule. Réduit à l’essentiel, le tréteau de foire est le lieu d’expérimentation. La scène est le promontoire vers l’humanité, le lieu où elle tente « tout », la matière, les couleurs et les sons, dans un univers fait à la fois de vulnérabilité et de force (Jeanne Mordoj sait également être la femme-force), les tissus, les papiers. Elle risque tout. Même se confronter à un air d’opéra ! Et tandis qu’elle ose même cela, elle n’est pas ridicule, là encore elle est à la fois forte et vulnérable, car poussant son air d’Opéra, elle aurait tout aussi bien pu se « casser la figure », eh bien non ! C’est ici qu’elle touche, quand elle se mesure à l’impossible. Dans « L’errance est humaine », Jeanne Mordoj montre et se montre. Toutes ces choses qu’elle fait (le chant d’opéra, le découpage du papier au cutter, le « valdingage » du rideau en bandes de papier, autant de séances qu’elle agrémente de réflexions sur « le changement » de personne, sur le vieillissement, etc .), tout ce qu’elle expérimente avec  la matière, les sons, les couleurs, elle l’adresse aux spectateurs. Dans le même temps qu’elle se dissimule derrière ses masques ou à l’intérieur de ses costumes (le bleu, le rouge, le noir) ou qu’elle déploie le dispositif scénique évolutif (du proche au lointain : le tréteau de théâtre bleu, l’écran de papier blanc, le rideau de bandes papier découpées puis froissées, la cabine de papier translucide), elle se dévoile. Dans « L’errance est humaine », elle multiplie les « entrées »: « Me voilà », semble-t-elle dire à l’envi avec la franche bonne humeur qui fait retomber le regardeur en enfance, elle exécute son (auto) portrait, relate en poétesse son rapport à la matière, au tissu, au papier, au crayon de fusain, aux dessins exécutés avec frénésie (des corps de femmes, des corps d’hommes, porteurs de quelles plaies ? Plus tard, des visages torturés sur feuilles carrées blanches en guise de masque) à l’envers ! (contorsionniste), sous la surveillance d’un double (ventriloque : Jeanne Mordoj est l’être dual) qui ne lâche rien de sa surveillance, qui la critique, la harcèle, la rappelle à l’ordre. Lorsqu’elle expérimente, l’un des principes scéniques de « L’errance est humaine », est que l’expérimentation est menée jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement d’une idée. Après les lumières, le violon, les tissus, les bandes de papier déchirées, les trappes de théâtre, les costumes (toutes ces expérimentations dont l’exploration et la mise en place ont dû prendre – on l’imagine – beaucoup de temps et… d’errances, d’idées mises en jachère ou jetées au rebut, etc.) l’eau fait son « entrée ». Les feuilles de papier trempées dans une bassine recouvrent bientôt la tête, Jeanne Mordoj finit, toujours aussi vulnérable, en femme-monstre. Aussi bien, que fait-elle dans ses différents spectacles ? Pourquoi ces séries d’expérimentations exposées, adressées ? Au final, pourquoi cette propension à être une matière-création laide, repoussante ? Pourquoi Jeanne Mordoj se cache-t-elle derrière ses masques, ses costumes, ses croquis au fusain ? On devine. Sur ce tréteau dépouillé, sous ces séries de masques d’actrice-Kabuki, à la fois moderne et « circassienne », Jeanne Mordoj se cache pour mieux se dévoiler : « En créature ». C’est pourquoi elle termine son spectacle comme elle le fait : dissimulée puis dévoilée. C’est toujours ainsi qu’elle se perçoit et qu’elle se laisse voir. Ce à ce quoi Jeanne Mordoj aspire dans « L’errance est humaine », c’est « en créature » exister.

Solo forain créé et interprété par : Jeanne Mordoj / Accompagnement : Pierre Meunier / Accompagnement pour le travail corporel : Olivia Cubero / Création musicale et interprétation : Mathieu Werchowski / Création lumière : Jean-Yves Courcoux / Scénographie : Jeanne Mordoj et Yvett Rotscheid / Création costumes : Yvett Rotscheid / Conception de la machinerie et construction : Silvain Ohl / Régie générale et régie plateau : Éric Grenot / Régie lumière et construction : Manuel Majastre

Production : compagnie BAL / Coproduction : Pôles cirque en Normandie, Cirque-Théâtre d’Elbeuf ; Les Subsistances, Laboratoire international de recherche artistique – Lyon ; Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon ; Tandem, Scène nationale Arras-Douai ; Le Carré, Scène nationale du pays de Château-Gontier ; Le Carré Magique, Pôle national cirque en Bretagne – Lannion Trégor / Soutien : Le Cube / cie La Belle Meunière – Hérisson, de l’Académie Fratellini, centre d’art et de formation aux arts du cirque ; Plus Petit Cirque du Monde – Bagneux ; Crying out Loud – Londres.

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