« Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) » d’après le roman d’Alain-Fournier, un spectacle de Nicolas Laurent (2019)

Il « nous » a fait très peur Nicolas Laurent dans « Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) » (Il « joue » à « ça »  : « à nous faire peur »). Heureusement, il a fini (après une bonne demi-heure de spectacle tout de même, peut-être même davantage) par nous rassurer. On voyait le spectacle démarrer et partir uniquement dans un théâtre-narratif, dans un décor kitsch, pseudo-féerique (la reconstitution artificielle d’une tourbière), avec la grande tartine « Le Grand Meaulnes » (plutôt bluette). Pendant cette longue période narrative, bien sage et (volontairement, on le découvre) bien proprette, dont les quelques interventions du metteur en scène, pour bienvenues qu’elles soient, ne suffisaient pas à rompre un début d’ennui, on le voyait parti pour respecter à la lettre ce roman dont on nous a infligé l’épreuve au cours de nos adolescences et que personne ou presque n’a lu (ou que peu on réussit à terminer). On le voyait embarqué dans une forme bien conventionnelle que rien ne rachetait : ni les vidéos au lointain (sous-bois, brouillard, clairières, long travelling dans le sillage d’une marche en forêt), ni l’emploi de la musique quasi-continuelle d’un piano romantique, ni (on l’a dit) l’orchestration du metteur en scène de son propre spectacle… Quand soudain…

Au moment où on ne s’y attendait presque plus (bien sûr on l’espérait secrètement, on se disait : « Ce n’est pas possible », nous qui le connaissons un peu, on se disait : « Il ne va tout de même pas nous faire ça ! »), Nicolas Laurent a fait exploser son propre spectacle et remisant tout ce décor de pacotille, toute cette farcissure (dixit Montaigne) de théâtre, il revient à nous et nous le retrouvons comme nous l’aimons : facétieux, insolent, impertinent.

Le théâtre-narratif est terminé, démarre le théâtre-documentaire. Plagiant la conférence ou le travail à table, les quatre interprètes se lancent dans le reportage jubilatoire de leur entreprise. A présent, tout explose et tout est permis. Avec cartes de France, moteurs de recherche, graphiques et jingles loufoques à l’appui, ils partent à la recherche du domaine d’Alain-Fournier (et là ils nous embarquent, car le théâtre, tout de même, est bien avant tout une manière d’embarquer les gens), ils retournent sur les traces du « Grand Meaulnes », feignent une concurrence entre eux pour la conduite de leur enquête, avec bonheur entrent en auto-dérision, se lancent dans des explications de textes les plus farfelues (ou les plus tragiques) les unes que les autres, avec un léger grain présentent au public leur passage préféré du roman, mènent une enquête sur l’aire d’autoroute du « Grand Meaulnes » – ou pas plus davantage qu’ailleurs aucun automobiliste n’a lu le roman -, se livrent à une scène de ménage, laissant le spectacle partir en capilotade…

A présent, Nicolas Laurent s’autorise presque tout, y compris l’évocation de ses séances chez son psy : « Je voulais qu’il vienne sur scène faire une analyse psychiatrique du roman mais il a refusé au motif qu’au lieu du roman il aurait été trop obligé de parler de moi. » Puisque avec « Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) », il s’agit également de cela. Le spectacle a représenté pour le metteur en scène une vraie catharsis. Il s’est choisi le « plus beau » rôle de l’histoire (le rôle parfait) : le bohémien (l’étranger, le nomade, l’homme – de peu – venu d’ailleurs), qui connaît des pulsions suicidaires, qui appelle ses amis au secours, l’homme éconduit, l’amant abandonné, mais également, on l’a dit, le chef d’orchestre, qui convoque tous les chanteurs ayant fait allusion au personnage du roman : Michel Sardou, Henri Tachan, Hughes Aufray.

Dans cette mélancolie aux allures de fête (on avait envie d’écrire le contraire, mais on le pense plus juste dans ce sens-là), que fait Nicolas Laurent avec « Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) » ? Il clôt le chapitre de l’enfance (la sienne, les nôtres, toutes les enfances, certaines de nos enfances et de nos adolescences « à la française » : biberonnées au lactose d’Alain-Fournier), il remise, range, met sur le côté tout ce fatras de théâtre-naïf, tourne la page et entre en âge (en nage ?) (y compris théâtral) adulte (il essaie du moins et on peut dire qu’il y réussit).

Dans la maison de l’auteur, il s’allonge dans le même lit que ses amis. Juste après qu’il a poussé (une dernière fois ?) son tube : « Nous avions tout pour être heureux, et nous l’avons été si peu »…

« Meaulnes (Et nous l’avons été si peu) » d’après le roman d’Alain-Fournier, un spectacle de Nicolas Laurent (2019) ; Avec Max Bouvard, Camille Lopez, Paul-Émile Pêtre ; Collaboration artistique : Gilles Perrault et Yann Richard ; Assistanat à la mise en scène : Amandine Hans ; Scénographie Marion Gervais ; Vidéo Loïs Drouglazet et Thomas Guiral ; Son Cyrille Lebourgeois ; Lumière Jérémy Chartier

Production : CDN Besançon Franche-Comté en coproduction avec le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre Dramatique National, MA Scène nationale – Pays de Montbéliard, et la Compagnie Vraiment Dramatique. Avec le soutien du ministère de la Culture – DRAC Bourgogne Franche-Comté, de la Ville de Besançon, et de la Région Bourgogne Franche-Comté.  Spectacle créé au CDN Besançon Franche-Comté le 15 janvier 2019.

TOURNÉE 18/19
– Du 14 au 16 février 2019 au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – Centre dramatique national
– Le 16 mai 2019 à MA scène nationale – Pays de Montbéliard

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