« L’homme de rien » de Marion Aubert, mise en scène Eric Petitjean (2019)

Voilà une expérience de spectateur très étrange ! Un spectacle d’une force et d’une personnalité incontestables (malgré de nombreuses chutes de régime sur la fin), un univers très fort, un théâtre épique très affirmé, un refus absolu du naturalisme, un théâtre en quête d’une indéniable efficacité, voilà des interprètes solides ; du point de vue scénographique : un amoncellement de cubes (grandeur d’homme) ; un univers vidéo et numérique recherché, voilà un personnage Fantazio au cœur brisé : « Il était le chagrin lui-même », jeté au cœur de la Cité des Cubes (LibertyCity), baladé de monde en monde, d’univers en univers, de personnages en personnages, le tout accompagné par les musiciens-bruitistes hors-pairs, voilà un théâtre frontal, processionnel et cérémoniel, voilà une succession d’images hyper-travaillées, parfois hyper-chorégraphiées, voilà des comédiens dépensant une énergie folle (à l’ouverture, le père dans sa cage vocifère après son fils et le traite de gogol, tandis que sa mère lui demande de se calmer), voilà à l’avant-scène un fils (l’homme de rien) désabusé et innocent, assis au sol devant un écran de télévision projetant l’image d’une belle fleur fragile (à l’instar du personnage principal) le coquelicot ; voilà un univers poétique, visuel et sonore probant, une apparence de conte (« Il était une fois ») indéniablement enlevée, voilà un jeu de cubes qui s’emboîtent, se déboîtent, vont et viennent, un théâtre très ritualisé, travaillé, des scènes ciselées, voilà une succession de situations pensées (le père et la mère dans des habits blancs matelassés ; une danseuse-poupée japonaise – Nubila – reproduisant le même intermède et se cognant aux murs) ; une successions d’effets vidéos tous plus incisifs et imaginés les uns que les autres (des effets de cubes lumineux, colorés ou noirs et blancs, des effets de fumées ou de pluie), des effets spéciaux à l’efficacité avérée (les pas des personnages au sol diversement sonorisés en écho selon leur personnalité) ; voilà un personnage central (Fantazio), presque spectateur de lui-même, soumis à son corps défendant à ses mésaventures, voilà cet homme qui s’adresse au public par l’intermédiaire unique de son porte-voix (un micro doté de la sonorité d’un mégaphone), voilà des apparitions les plus spectaculaires, les plus surréalistes, les plus flashy les unes que les autres (l’homme assis en suspension sur sa balançoire, les mains attachées à des cordes, avec en guise de tête un écran, usant et sur-employant la novlangue : « Tout le monde parle anglais ici » ; une femme en position de méditation adepte de l’onanisme arborant son sexe lumineux rouge clignotant, l’homme au maillot jaune fluo et au chapeau doré prônant l’usage du haschisch pourfendeur de la climatisation symbole du confort et du bien-être : « La clim a été inventée pour nous empêcher de nous révolter » ; voilà un texte luttant contre tous les formes de totalitarisme : « On a des costumes pour nous faire croire à la singularité mais à l’intérieur nous sommes tous semblables » ; voilà une succession de figures qui veulent enseigner, modeler, forger le personnage impassible (en quête d’amour ou de relations sexuelles : avec la femme en méditation ou la poupée japonaise), d’autres qui veulent l’endoctriner (la femme en rouge vif ou la femme en noir), lui faire admettre que, dans l’existence, il vaut mieux n’être rien : « Je peux être lambda, zéro-zéro, je peux me fondre dans la city » ; voilà même le supra ou le méta personnage de l’histoire, le metteur en scène qui, par la voix de la bande-son, demande à son personnage de fermer son clapet ; voilà un spectacle où nous passons indéniablement de surprises en surprises, où même un parcmètre à roulettes télécommandé (symbole de l’ordre,  du contrôle, de la domination du pouvoir invisible) déboule sur la scène ; voilà une série de tableaux qui peu à peu deviennent le prétexte d’un concert ou d’une comédie musicale ; voilà une indéniable débauche d’énergie, de compétence, d’idées, de savoir-faire, d’images, de sons, de vidéos, de choses, de personnages, d’excellents musiciens, de défilés d’écrans colorés créant l’effet d’une montée ou d’une descente en ascenseur ; voilà sur les parois du fond des cubes l’apparition en format géant du visage du dictateur ; voilà Fantazio lors de son monologue, morceau de bravoure, appelant de ses vœux « la toxicité » , la recherche du degré de « dangerosité », soucieux d’écrire sur les « nuisibles » et sur tout ce qui pourrait devenir le « diable », oui, voilà un artiste et un texte qui se veulent, et qui sont certainement, qui se recherchent assurément, insoumis, voilà un théâtre (visuel, sonore, musical) d’adresses, d’apostrophes, de porte-voix, voilà un homme accusé, oui, d’être un briseur de cubes, voilà, oui, tout cela est exact, tout cela est indéniable…

mais…

Mise en scène : Éric Petitjean / Écriture : Marion Aubert / Interprétation : Odja Llorca ; Fantazio ; Reina Kakudate, Philippe Vieux / Musiciens : Francesco Pastacaldi ; Fanny Lasfargues / Assistanat : Camille Kolski / Création vidéo : Benoit Lahoz / Création musicale : Fantazio, Francesco Pastacaldi / Chorégraphie : Aurélien Desclozeaux / Costumes : Clara Ognibene / Régie générale : Gala Ognibene et Nicolas Henault / Lumière : Pierre Peyronnet / Scénographie : Gala Ognibene / Son : Clément-Marie Mathieu

Production : Compagnie de l’Étang Rouge / Coproduction : Les 2 Scènes, Scène nationale de Besançon ; MA scène nationale Pays de Montbéliard ; Les Scènes du Jura – Scène nationale. / Avec le soutien de la Région Bourgogne-Franche-Comté, de la Spedidam et de la Culture

Tournée :
Théâtre Victor Hugo (Bagneux) 18 janvier 2019
Les 2 scènes – Scène nationale de Besançon 22 et 23 janvier 2019
Théâtre du Parc (Andrézieux) 25 janvier 2019
Le Dôme (Albertville) 29 janvier 2019
L’Avant Seine (Colombes) 5 février 2019
Château Rouge (Annemasse) 8 et 9 février 2019
Théâtre Luxembourg (Meaux) 12 mars 2019
Scènes du Jura 15 mars 2019
Scène nationale en préfiguration de Compiègne 19 mars 2019

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