« Belgian rules/Belgium rules » Jan Fabre (2017)

Chez Jan Fabre, un spectacle doit être SPECTACULAIRE (ou ne doit pas être). Il s’agit d’une fête, d’une immense fête païenne (l’un des derniers spectacles de Jan Fabre, « Mount Olympus » –  d’une durée de 24 heures ! – s’inspirait des Bacchanales et de Dionysos). Marathon du même acabit, « Belgian rules/Belgium rules » est un immense réquisitoire et en même temps un immense plaidoyer envers la Belgique. En ce sens, Jan Fabre s’inscrit dans une lignée d’artistes : Thomas Bernhard envers l’Autriche, Michel Houellebecq, Philippe Muray, Christophe Pellet envers la France, qui entretiennent une relation ambigüe, pour ne pas dire enragée, envers leur pays : un amour-haine.

Comme les précédents spectacles de Jan Fabre, « Belgian rules/Belgium rules » se livre à la truculence, à l’exubérance, à la luxuriance, allie la sainteté et l’abject, le bon et le mauvais, le dionysiaque et l’olympien, le licite et l’illicite, l’excès, le luxe, la luxure, la dépense, et… la mesure.

Tous plus visuels les uns que les autres, des tableaux se succèdent (au point de créer chez le spectateur une accoutumance, pour ne pas dire à la longue une « lassitude ». Déjà, Pascal disait déjà quelque chose d’approchant : « On s’ennuie du style bas autant que du style haut » (quand ils sont continus).

En guise d’introduction, un harangueur (homme obèse abreuvé de bières – nouveau coryphée non politiquement correct) apostrophe la salle et annonce l’apparition de créatures extraordinaires : la Belgique et Bruxelles ! Bon satiriste, il se lance dans une présentation de la Belgique : « Un pays si petit qu’on peut ne pas l’avoir aperçu en le traversant. »

La Belgique est aussi le pays de Van der Weyden, de Van Eyck, de Bruegel, de Rubens et de James Ensor. Le pays des trois langues des Wallons, des Flamands et des Allemands. Le seul pays au monde qui a réussi à se passer de gouvernement pendant 541 jours !

Ce pays est-il donc un cimetière ? Au loin, trois tombes apparaissent (une par communauté). De chacune d’elle, surgissent trois cadavres (trois danseurs nus) brandissant un petit drapeau. Simultanément, une femme, la robe rouge emportée par le vent (par une soufflerie en coulisses) « entonne » la chanson du nationalisme… en langage des signes. Avec « Belgian rules/Belgium rules », il ne s’agira pas d’un spectacle sur, pour ou contre, le nationalisme, mais sur « le défaut total du nationalisme ».

Les visions les plus extraordinaires (et les plus festives) les unes que les autres s’enchaînent : sur fond de musique techno, un groupe de danseurs folkloriques, fanfare chaussée de sabots, surmontée de hautes coiffes à plumes blanches, parés de costumes très colorés, fait son entrée. De leurs cothurnes, ils frappent le sol en rythme tandis qu’un cycliste traverse le plateau. Des jets de confettis-paillettes parachèvent l’ouverture. La folie théâtrale (titre d’un autre spectacle de Jan Fabre : « Le pouvoir des folies théâtrales », dont il reprend ici l’esprit et des pans entiers dans l’élan d’une pratique auto-citationnelle) démarre sur les chapeaux de roue et durant près de quatre heures ne s’arrêtera plus.

L’ordre règne chez Jan Fabre, les scènes sont chorégraphiées, plus que tout il affectionne la géométrie et en même temps le chaos (luxure, dévergondage, orgie, farce, décadence, élans de lubricité). Le rythme effréné (autre principe directeur du spectacle) alterne avec des scènes plus lentes. Sept danseuses en maillots de bain deux pièces arborent des tourterelles sur leurs bras qu’elles agitent avec lenteur de haut en bas. Un homme leur jette des graines. De deux armoires en bois en fond de scène, surgis du célèbre tableau de Jan van Eyck (plasticien lui-même, Jan Fabre a toujours eu une prédiction pour la peinture) apparaissent « Les Époux Arnolfini ». Tout en tirant de dessous leurs costumes des briques qu’ils jettent aussitôt au sol, ils annoncent qu’ils bâtiront (La Belgique ?) une petite fermette bien charpentée…

Sur autre fond de sons de clochettes et de percussions effrénées, un groupe de choristes blancs à longs nez munis de ballons baudruches également blancs exécutent des figures rituelles, traditionnelles, dionysiaques entrecoupées d’intermèdes sexuels.

Une odeur d’encens embaume le théâtre. Au son d’une musique religieuse, deux personnages en jupons noirs et torses nus approchent. Sous leur jupe, ils sont nus. Avec des gestes lents et gracieux, ils découvrent un encensoir attaché à leur entre-jambe.

Deux clowns entrent suivis d’un hérisson.

« La Belgique est épargnée, affirment-ils, par la pédophilie, la sodomie, la nécrophilie… » « Il paraîtrait, poursuivent-ils (Jan Fabre n’en est-il pas un vibrant témoignage ?), que la Belgique serait un pays où l’imagination serait au pouvoir… » Avec le même aplomb, le hérisson affirme le contraire : « Les belges aiment le théâtre du compromis, du politiquement correct, le théâtre pas trop compliqué, pas trop radical, juste au milieu, ni trop intelligent, ni trop bête… »

Sur son de tambour relayé par une musique classique, cinq femmes sensuelles, nues sous leur manteau de fourrure, déposent chacune au sol leur tissu rouge qui le servira « d’espace scénique ». Le théâtre de Jan Fabre est toujours un acte d’isolation des signes en même temps qu’un rite. « Nous sommes un pays pacifiques », assurent-elles juste avant d’extraire de dessous leur manteau une mitraillette qu’elles brandissent vers le public avant d’ajouter : « Nous nous sommes couchés pendant la guerre devant les fascistes. »

Tandis que des cintres descendent de multiples trophées (des têtes, des membres, etc.), des oiseaux géants, en robes grises et aux masques de pigeons, munis d’un balai entrent en scène pour faire le ménage juste avant de démarrer une danse sur une musique rap.

Leur goût de la fête et de l’autodérision se communique au public. A leur suite, des danseurs gym tonic à perruques rouges, shorts blancs, baskets et chaussures rouges exécutent leurs exercices physiques jusqu’à l’épuisement en proférant en chœur les règles belges plus « farfelues » les unes que les autres : « Règles 9 : Il est interdit à un curé de rester seul avec un gosse plus de trois minutes. »

Avec grande énergie, ils sautent par-dessus leurs caisses de bière, les portent à bout de bras. A force de longueur, l’exercice tourne à la torture. Ils achèvent sous les applaudissements du public, puis proclament la « Tournée générale ! » (bien méritée). Arrosée de bière, la tournée générale vire un peu à l’orgie : quelques rôts sont émis. L’odeur de bière envahit la salle. Quand ils ont repris leurs esprits, ils attachent une serviette autour de leur taille et portent leur caisse de bière sur l’épaule.

Des femmes à toges rouges et foulards bleus se portent au secours de ces « Hercule ». Sur une musique de Bach, ils miment parodiquement le calvaire du Christ : la caisse de bière en guise de croix sur l’épaule. Le cortège évolue lentement. Prévenantes, les femmes débouchent des bouteilles de bière pendant la progression pour les porter aux lèvres des suppliciés.

Un chœur de majorettes les relayent. Faisant tournoyer leur bâton avec maestria, elles dansent au son de leur marche militaire.

Demeuré seul en scène, un pigeon géant plaide en faveur des pigeons, condamnant le sort que les humains leur font subir.

Sans transition (comme les scènes précédentes), sur fond de musique hard-rock, les portes des placards en bois au fond de la scène s’ouvrent sur des alcôves rouges où quelques travailleuses du sexe se dévoilent en même temps qu’un manifeste sur le Théâtre de la Cruauté est déclamé : « Le théâtre de la Cruauté n’opère pas de différence entre le paradis et l’enfer ». Tandis que le hérisson (animal peureux et asocial, du fait de ses piques) vocifère dans le micro, les prostituées paradent sur scène. En tenues blanches et aux seins nus, deux d’entre elles, de part et d’autre de la scène, comme deux frontispices, s’asseyent jambes écartées, s’abreuvent de bières et font des bulles de savon avec des godemichets, tandis qu’une troisième projette des jets de mousse de bière en dansant lascivement comme une espagnole et en heurtant les bouteilles de bière attachées à sa taille par une ceinture.

Pour Jan Fabre un spectacle doit être FASTE ! Musiques techno, figures multicolores, costumes parés de plumes, ballets traditionnels, défilés, parades, ses mises en scène sont dignes des spectacles d’ouverture aux Jeux olympiques…

Soufflerie. Fumigènes issus des coulisses ou des cintres…

Coiffé d’un chapeau pointu (à paillettes) vert doré, un squelette est disposé à la table du banquet. Coiffés d’autres chapeaux pointus, les pigeons jouent les maîtres de cérémonie. Après un temps de silence, ils entonnent : « Happy birthday to you ! » avant de rejoindre le squelette à table. Chacun ouvre une bouteille de bière en roucoulant d’aise. Ils soufflent les bougies, applaudissent, déplient leur serviette, s’apprêtent à manger, auparavant font leur prière, puis se précipitent sur leur assiette…

Le hérisson prend la parole : « Suis-je un hérisson ou un hérisson écrasé sur l’autoroute de ce théâtre ? Le théâtre est un cri. Le théâtre de la mort commence par la mort du théâtre. Il faut le détruire. Nous émergeons de la décadence. Exhibitionnistes sans gêne, nous célébrons la mort. » Il hurle : « LA MORT AU POUVOIR ! »

Hommage solennel aux victimes du gaz. « La Belgique a subi le premier bombardement au gaz chimique. Les gaz pénétraient tous les vêtements, les os, transformaient tout en bouillasse. »

Des figures féminines blanches écartent leurs cuisses et caressent leur sexe jusqu’à l’orgasme au-dessus de la tête d’hommes aux masques rouges allongés sur le ventre.

« Le théâtre de l’image, c’est le théâtre de la liberté. Aucun compromis. Il exhibe les corps, tout ce qu’ils secrètent. Le théâtre visuel connaît la lenteur de la répétition. Forme intense de tendresse, il n’est pas en mesure de sauver le monde, mais il provoque le choc de la beauté ».

Un autre ballet d’hommes très chics, visages maquillés de noir, collerettes blanches, chapeaux noirs, chemises blanches, gilets noirs, pantalons vert vif (brillants), exécute un réquisitoire contre le passé colonialiste de la Belgique : « Suce-moi ! Suce-moi ! Je suis riche et pas toi ! »

Poitrine et visage peints en bleu, une femme, suivie d’un homme en costume, un parapluie à la main, fait silence, ouvre les cuisses et urine sur scène… Pendant la miction, l’homme a ouvert son parapluie. La femme reprend son discours puis soudain écarte à nouveau les cuisses et urine … une seconde fois sur la scène.

« Vive la Wallonie ! Vive la Flandre ! »

Un carnaval endiablé aux couleurs (jaune et rouge) de la Belgique clôt la pièce. Feu d’artifice. Des jets de paillettes tombent des cintres. Paillards, les danseurs s’arrosent de bière.

Dans des formes géométriques, les majorettes exécutent leurs figures. Dans le plus grand silence, les drapeaux claquent au vent. Leur tourbillon impressionne.

La clameur de l’égrenage des règles belges (profération si spécifique à Jan Fabre) reprend. Elles sont optimistes. Quoique belges, « il est possible de croire en l’Europe ! En la beauté, en l’éducation, en la paix… »

Les drapeaux aux couleurs des nations sont changés en pavillons blancs. Lorsque le tournoiement des drapeaux reprend, plusieurs pigeons agitent quelques pavillons blancs plus petits…

Au terme (et en dépit) de ce long pamphlet… la chute annonce :

« Il est possible d’être belge. »

Avec : Lore Borremans, Annabelle Chambon, Cédric Charron, Anny Czupper, Conor Doherty, Stella Höttler, Ivana Jozic, Gustav Koenigs, Chiara Monteverde, Andrew Van Ostade, Pietro Quadrino, Annabel Reid, Ursel Tilk, Irene Urciuoli, Kasper Vandenberghe

Conception, mise en scène Jan Fabre, texte Johan de Boose, musiques Raymond van het Groenewoud (Belgium rules, La Wallonie d’abord/Vlaanderen boven) ; Andrew Van Ostade (toutes les autres musiques), dramaturgie Miet Martens assistée d’Edith Cassiers, technicien en chef André Schneider, chargée de production Liesbeth Plettinckx, régie lumières Wout Janssens, régie plateau Randy Tielemans, Kevin Deckers, régie son Howard Heckers,  conception costumes Kasia Mielczarek, Maarten Van Mulken, Jonne Sikkema, Les Ateliers du Théâtre de Liège, Catherine Somers (chapeaux de carnaval), accessoires Alessandra Ferreri. Coproduction Napoli Teatro Festival Italia-Fondazione Campania dei Festival ; ImPulsTanz Vienna International Dance Festival ; Théâtre de Liège ; Concertgebouw, Bruges.

https://www.troubleyn.be/fr

https://www.youtube.com/watch?v=w9gK2SGhgW8

https://www.youtube.com/watch?v=kt2okaLGhhg

 

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