« Prométhée enchaîné » d’après Heiner Müller, mise en scène Vincent Bonillo (2019)

C’est incontestable, Vincent Bonillo produit un théâtre de recherche. Quand d’ordinaire le théâtre est ce que l’on voit, chez Bonillo, le théâtre est ce que l’on montre, il s’agit d’un théâtre de monstration, de rite, de cérémonie. Un peu surélevée, la scène est le lieu de cette monstration. Protagonistes du rite, figures réincarnées du théâtre antique, peut-être reviviscences du théâtre Kabuki, les comédiens s’assoient sur six chaises rangées à cour et à jardin à équidistance les unes des autres.

Pour avoir dérobé le feu et les arts à Zeus et les avoir communiqués aux humains, Prométhée, le Titan, est condamné pour l’éternité à être accroché par Héphaïstos à un rocher. Chaque jour, un aigle vient lui dévorer le foie qui se reforme pendant la nuit. Comme dans les pièces d’Eschyle et de Heiner Müller, des personnages se succèdent sur le lieu de son supplice pour l’accuser (Héphaïstos, Kratos), le plaindre (le chœur) ou même se montrer solidaire dans la peine et recevoir sa compassion (Io, autre victime de la tyrannie, châtiée par Héra pour avoir été aimée de Zeus, partiellement transformée en vache, condamnée à de longues errances et poursuivie par un taon qui la harcèle).

Comment Prométhée, Héphaïstos, Kratos, le chœur et Io vont-ils faire leur entrée en scène et comment vont-ils se développer ? Car avant tout, le théâtre de Vincent Bonillo est un théâtre d’entrées, fruit sans doute de longues improvisations.

Quoiqu’un peu « montrée » (c’est un paradoxe, on le verra), l’entrée de Prométhée est une réussite. Comme mû par un ressort, il entre. Après une longue exploration silencieuse (le silence est une dimension intrinsèque au théâtre de Vincent Bonillo), il s’approche pour s’adresser aux spectateurs, coupé net aussitôt par Zeus (son partenaire assis sur le côté) qui lui lance… : « Ta gueule ».

Interdit de paroles, Prométhée ne peut donc plus qu’agir. Après s’être dévêtu, il se prosterne dans l’attente de son châtiment.

La série d’entrées et d’actions (empreintes parfois d’un peu de lourdeurs) s’enchaîne.  Peut-être pour évoquer son amour déçu avec Pandora (?), Zeus cite « Sérotorine » (!!!) le dernier roman de Michel Houellebecq traitant des amours amers ; en tenue de chantier (gants et casquette), Héphaïstos, muni d’une cloueuse électrique, par un châtiment interminable et sans merci, attache Prométhée à une planche tandis que celui-ci est secoué de soubresauts ; deux jeunes femmes interprètes du Chœur (entendu ici au pied de la lettre) se travestissent sur fond de musique disco en chanteuses rock ; complètement ratée, Io se répand en cris et avachissements ; peine perdue, pourquoi lui faire vivre une souffrance qu’elle ne peut avoir ?

D’autres scènes du mythe se poursuivent : Prométhée, défait de ses liens (magie du théâtre), dresse la liste des bienfaits qu’il a apportés aux hommes ; les choristes somme Prométhée de se débarrasser de sa colère ; après avoir prononcé le discours d’intronisation (digne d’un président d’un pays libéral) d’un autre tyran actuel, Bolsonaro issu du parti d’extrême droite fraichement élu président du Brésil (c’est une finalité du spectacle : émettre une critique à l’égard de la parole du pouvoir à rebours de la parole des poètes, d’où le texte de Julien Mages et la diffusion d’un film vidéo en guise d’épilogue au spectacle),  Zeus (à son entrée, ses partenaires chaussent des lunettes de soleil pour se prémunir de son éblouissement) vient provoquer sa victime.

Si le théâtre est un rite (Pasolini), une démonstration, une exploration scénique partagée avec les spectateurs, comment ne pas tomber dans le maniérisme ? Comment ne pas se montrer trop volontaire ? Comment se faire moins présent ? C’est un paradoxe, oui, nous l’entendons, metteur en scène de ce théâtre montré, comment apprendre à disparaitre ? Puis comment trouver les bonnes entrées ? Comment éviter les tentatives (comme celle de Io) complètement ratées ?

Pourquoi parler de ce spectacle alors ?

Parce qu’en dépit de ces défauts, le théâtre de Vincent Bonillo (dont on attend une bonification : son spectacle « Théorème » d’après Pier Paolo Pasolini en 2016 était une réussite) est un théâtre de recherche et parce qu’ici peut-être comme ailleurs (cela aussi nous éprouvons quelque peine parfois à le faire admettre), on préférera toujours un théâtre (en partie) BIEN raté qu’un théâtre (en intégralité) MAL réussi.

« Prométhée enchaîné » Par la Cie Voix Publique, D’après Heiner Müller ; Mise en scène : Vincent Bonillo ; Scénographie : Serge Perret ; Consultant scénographie : Roland Deville ; Dramaturgie : Joël Aguet ; Auteur associé : Julien Mages ; Vidéo : Nicolas Wagnières ; Son : Pierre Audétat ; Lumière : Denis Waldvogel ; Administration : Anahide Ohannessian ; Jeu : Fiamma Camesi, Fanny Pélichet, Julia Batinova, Pascal Gravat, Felipe Castro, Juan Bilbeny ; Production : Cie Voix Publique-Vincent Bonillo ; Coproduction La Grange de Dorigny-UNIL.

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