« Una costilla sobre la mesa : Madre », Angélica Liddell (2019)

Pour Antonin Artaud (de mémoire), « l’acteur est celui qui brûle et fait encore signe à travers les flammes du haut de son bûcher. » Pour Pasolini (à nouveau de mémoire), « L’auteur est celui qui produit sur lui-même des blessures plus ou moins graves afin d’être un auteur véritable. »

Angélica Liddell est à la fois un Pasolini et un Antonin Artaud d’aujourd’hui.

De sa folie causée par tant d’années d’internement et de souffrance, Artaud a fabriqué une œuvre.

Que faire de tant de douleur ?

Inscrivant ses pas dans ceux de ces prédécesseurs, Angélica Liddell écrit dans son dernier spectacle : « Chaque fou est une sourde prière en flamme ».

En 2015, dans « Primera carta de San Pablo a los Corintios (Première épître de saint Paul aux Corinthiens) » Angelica Liddell s’adressait déjà à un interlocuteur impossible. Destinant son incroyable déclaration d’amour (de femme) à… Dieu, elle voulait instaurer entre elle et lui une relation (charnelle) d’égale à égal.

Dans « Una costilla sobre la mesa : Madre », se lançant un nouveau défi, Angélica Liddell adresse son épître désespérée à sa mère disparue l’an passé, comme si cette dernière pouvait l’entendre…

Perclus de douleur, de souffrance, de pleurs, secoué de spasmes, de convulsions, traversé de psalmodies de toute sorte, son spectacle, à défaut de parler aux vivants, entend bien réveiller les morts.

Les spectacles d’Angélica Liddell, qu’ailleurs nous aimions qualifier de « fée noire du théâtre contemporain », sont toujours des rituels liturgiques, des grandes messes païennes sonores, visuelles, ornementales, plastiques, confinant au baroquisme et à l’ésotérisme.

La sonorisation octroie de l’ampleur, de la grandeur, une artificialisation à ces fêtes rituelles.

Ce nouveau spectacle rend ses hommages (ambigus), les derniers sacrements (à la fois religieux et païens) à sa (chère ?) mère disparue. Les dates sont précisées : 1937-2018.

De réelle, la mère d’Angélica Liddell devient également Eve, première des femmes, mère de l’humanité, globe qui nous supporte tous : la Terre.

La souffrance est la fois celle de la perte (du deuil) d’un être cher (?) et celle de la culpabilité (de ne pas avoir suffisamment aimé sa mère ? de l’avoir peut-être haïe ?).

Au centre de « Una costilla sobre la mesa : Madre », comme dans les précédents spectacles Angélica Liddell, il y a… la mortification.

Mortification de six silhouettes de Madones d’abord, assises sur des chaises depuis le début du spectacle (dès l’entrée des spectateurs),  recouvertes d’un drap les dissimulant intégralement, demeurant dans cette position absolument immobile, au point qu’à force de ne les voir pas bouger l’on se demande si ce ne sont pas des mannequins et qu’on finit par les oublier, et dont on ne peut que saluer la performance, si ce sont bien des personnes, à demeurer ainsi absolument immobiles durant une si longue durée, jusqu’au moment de la résurrection…

Mais au centre surtout réside la mortification d’Angélica Liddell elle-même ; au cours de sa première épitre à sa mère, tout d’abord, lorsque, éprise de douleur, de culpabilité et de haine (on ne saurait choisir : l’amour est-il possible dans le monde d’Angélica Liddell ? Et la réconciliation ? On ne saurait dire…) elle assène des grands coups du plat de la main sur le haut de sa poitrine ; mais mortification plus extrême, plus radicale, plus inédite, lorsque Gumersindo Puche, son complice scénique de toujours, homme grand aux cheveux longs, en costume folklorique, visage peint en noir, prenant le temps de supplicier sa victime, à sa demande, ceignant d’une corde le corps d’Angélica Liddell, puis méthodiquement, rituellement, esthétiquement, les deux bras à l’horizontal sur un bâton, un fond de musique profonde, lourde, inquiétante (rappelant Richard Strauss) se lève, tandis que ses psaumes maudits, comme autant d’aphorismes poétiques, sont projetés sur un écran au fond de la scène et que les lumières flashent…

Comme un des personnages de ce spectacle mortuaire, son corps semble habité d’un démon.

Il faut qu’Angélica Liddell expie. Et qu’elle expie en public.

Elle pousse sa longue plainte déchirante, son mal-mère, mal-Eve, mal-Terre.

Autour de ces scènes de crucifixion et de mortification virevoltent les autres scènes et les autres figures, recélant toutes de pieuses allusions.

Théâtre auto-sacramental…

Messe étrange où Angélica Liddell convie.

Célébrant la mère défunte, des corps de femmes nues, munies de coiffes folkloriques en pompon de laine, se positionnent aux côtés des Madones ; depuis les cintres, des auréoles lumineuses nimbent leurs chefs encapuchonnés ; l’autel de la mère est édifié ; son portrait ceint d’un bandeau noir est présenté ; les rois Mages visite la défunte ; le cercueil ouvert, une petite fille assise dedans, est transporté par des hommes aux torses bleus émaillés d’étoiles dorées…

Faulkner : « Tandis que j’agonise » est évoqué : « Je me rappelais que mon père avait coutume de dire que le but de la vie c’est de se préparer à rester mort très longtemps. » (Montaigne également : « Que philosopher c’est apprendre à mourir »).

Dans chaque être en vie sourd un être carbonisé. Vie et mort sont inextricablement liées. Dans un mort sourd un œuf, dans un vivant gît un mort. Ouvrez le corps d’un mort et vous découvrirez les expressions du monde : « Laissez à la rosée du soir un œuf de poule noire. L’œuf doit être cassé dans de l’eau. Le matin, au lever du soleil, allez le voir. Vous y verrez le sort et les peines du monde qui vous attendent. Certains y voient même les maux de l’univers. »

Suivant l’admonestation d’Angélica Liddell, il faut disséquer les cadavres.

Corps en vie (le voile des Madones, les costumes de tradition et de folklore issus de la région d’origine de sa mère, l’Estrémadure, le costume de l’assistant aux mortifications, celui du chanteur lyrique Niño de Elche, les torses bleus étoilés des porteurs de cercueil, celui d’Angélica Liddell à la fin du spectacle, celui de la petite fille) et corps carbonisés (le visage noir de l’assistant, les toges noires des rois mages aux corps empêchés, handicapés, dont certains sont aveugles, les figures noires jaillissant soudainement des corps recouverts de tissus des Madones au moment où on ne l’attendait plus) se succèdent.

Sur le chant très connu d’Albinoni, il faut invoquer et pleurer les morts jusqu’à satiété.

Les miracles succèdent aux invocations dolentes : les figures de Madones prennent vie (résurrection aussitôt démentie par l’apparition des corps carbonisés). Incarnée dans le corps d’une enfant, la mère d’Angélica Liddell vient lui rendre visite.

Angélica Liddell aime à exercer des jeux à l’envers : enfant, non pas jouer à cache-cache et pour mieux en tester le lien faire disparaître la mère ; mais adulte, jouer à cache-cache et faire mourir sa mère-enfant.

Puisque qu’au sein d’un spectacle, toujours aussi baroque et ésotérique, le dernier tableau le montre, présentant la mère nourricière, enceinte, prête à donner la vie, exhibée nue, coiffée du foulard noir des condamnés :

« Terre avant que Dieu ne soit amour »

s’agissait-t-il d’autre chose (dernière image) que d’exécuter… la mère ?

Texte, scénographie, costume et mise en scène :  Angélica Liddell ; Assistanat mise en scène et production :  Borja López ; Création lumière, direction technique :  Jean Huleu ; Création son et vidéo : Antonio Navarro ; Régie :  Nicolas Guy Michel Chevallier ; Logistique : Saité Ye ; Communication :  Génica Montalbano

Avec :  Angélica Liddell, Gumersindo Puche, Niño de Elche (chanteur), Ichiro Sugae (danseur)

Avec la participation de : Chady Abu-Nijmeh, Diane Becharras, Louise Bentkowski, Eléane Bertier, Mélanie Boss, Jeanne De Bussac,  Zoe Cornelius, Emma Dewarrat, Michel Descloux, Mamadi Diallo, Hugo Hectus, Virginie Janelas, Suzana Kakalikova, Lola Maillardet, Marine Magnin, Rosangela Gramoni, Agathe Raboud, Muriel Siksou, Mahamady Sissoko, Murielle Tenger, Michaël Tsang, Nisjeta Vladaj

Production :  Iaquinandi, S.L.

Coproduction :  Théâtre Vidy-Lausanne – Teatros del Canal, Madrid

6 réflexions sur “« Una costilla sobre la mesa : Madre », Angélica Liddell (2019)

  1. Ne vous inquiétez pas. Je ne vous prêtais aucune intention (sinon celle de la précision). Je suis réellement musicalement inculte. C’est l’une de mes grosses carences.

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