« Retour à Reims », Thomas Ostermeier, Didier Éribon (2019)

Quelle est la vie d’un transfuge social ? Quel est le processus de transfert d’une classe – pauvre – à l’autre – favorisée ? Où en est la lutte des classes aujourd’hui ? Ces luttes existent-elles toujours (puisque certains en doutent…) ? Si oui, comment se manifestent-elles ? Quel est l’itinéraire de la gauche au regard de ces questions ? De la seconde guerre mondiale à nos jours, quels furent les rôles successifs de nos dirigeants politiques : le parti communiste français, François Mitterrand, Michel Rocard, Lionel Jospin, François Hollande ? Comment des personnes issues des hautes écoles françaises (Sciences Po, ENA, HESS, etc.), se présentant de gauche, mais ne se comportant ni ne pensant comme les classes défavorisées, peuvent-elles défendre leurs intérêts ? Par qui les classes pauvres ou ouvrières et les basses couches de la classe moyenne d’aujourd’hui peuvent-elles se sentir représentées ? Retour sur le cas d’Éribon, comment un jeune homme, homosexuel, issu de la province et du monde ouvrier, devenu intellectuel, est-il parvenu à s’extraire de ses origines géographiques et sociales et est-il parvenu à entrer dans une autre classe : le milieu aisé des chercheurs et des intellectuels parisiens ? Par quels mécanismes et à quel prix ? Par quel phénomène de rejet et de honte (double dans le cas d’Éribon : hontes sexuelle et sociale) ? Les origines sociales étant inscrites dans les corps, les physiques, les vêtements, les manières de se tenir, de marcher, de penser et de s’exprimer, etc., comment un jeune homme est mis dans l’obligation de mener un travail sur lui, y compris d’occultation, pour passer d’un univers à l’autre ? Quel est le rôle de la culture dans cette disparité sociale ? Comment le fait de fréquenter des œuvres d’art, le théâtre, la littérature, la philosophie, peut-il être un moyen d’affirmer son appartenance à la catégorie sociale favorisée ? Tels sont parmi d’autres les sujets abordés par le livre d’Éribon…

[Quelques données statistiques seraient intéressantes : depuis la seconde guerre mondiale (ou depuis 1953 – date de naissance de Didier Éribon), combien la France compte-t-elle (a-t-elle compté) de Didier Éribon ? Combien de français n’ont jamais réussi à devenir des « Didier Éribon » ? Parmi combien de français qui n’ont pas eu besoin de devenir des « Didier Éribon » ?]

Or donc, quels sont les pièges que Thomas Ostermeïer a su éviter en mettant en scène ce livre majeur des sciences humaines et politiques de ces dernières années ? Comment s’y est-il pris pour relever ce défi et transformer en objet théâtral un texte, à la fois autobiographique et théorique, non destiné au départ au théâtre ?

Par la présence de deux acteurs tout d’abord, il n’a pas cherché à recomposer artificiellement le couple de la mère et du fils. Le premier acte fort qui touche, émeut (ou peut émouvoir) est d’être allé chercher Didier Éribon lui-même, et par la même occasion sa mère. En compagnie de son équipe vidéo, le premier acte décisif de la mise en scène est donc d’être parti sur les traces des premiers témoins et des premiers acteurs de ce texte.

Sur le film vidéo, Didier Éribon, on le devine tout d’abord par ses lunettes et par son profil, puis ensuite on le découvre en pieds, dans sa maison familiale, en compagnie de sa mère qui lui montre des photos de famille, de son enfance et de sa fratrie.

Non sans s’abstenir de monter une pseudo-fiction (peut-être dommageable) : celle de personnes (un réalisateur, une comédienne et un technicien) qui seraient en cours de montage d’un film vidéo au sujet du texte d’Éribon dans un (grand) studio d’enregistrement, Thomas Ostermeier, par un second choix, réalise ici un théâtre documentaire-vidéo.

Dès lors, il est naturel de s’interroger sur l’origine des images vidéo utilisées. Puisque, à la vue de toutes ces images d’archives, dont certaines paraissent inédites, puisées par l’équipe de création à ciné-archives (fonds audiovisuel du parti communiste français et du mouvement ouvrier), à l’Ina, etc., on aurait tout aussi bien pu, dans le droit fil de la scène de convention initiale du trio procédant dans ce studio à l’enregistrement de la voix de l’actrice sur les images d’archives, admettre le choix radical de faire un film-théâtre-documentaire, attendu que toutes ces images (pour illustratives qu’elles soient : c’est le propre de l’illustration) se révèlent être suffisamment fortes pour captiver : misère ouvrière au lendemain de la seconde guerre mondiale, corps et visages d’ouvriers, habitations, taudis, quartiers aux routes boueuses, reportage sur le parti communiste de l’époque, usines, villes ouvrières, puisqu’à elles seules effectivement, ces images démontrent, si besoin, la validité de la domination sociale, et au-delà de l’inégalité sociale, l’expression (suffisamment parlante) de « la violence nue de l’exploitation ».

D’autres images plus récentes de manifestations de gilets jaunes abondent dans l’idée que les processus de domination sont – évidemment – toujours identiques à ceux d’hier.

La Gauche donc, questionnent Thomas Ostermeier et Didier Eriobon, a-t-elle trahi ceux qu’elle était censée représenter ? A-t-elle historiquement failli ? Et comme au terme du spectacle, le personnage féminin de la pièce s’interroge : « Cette Grande mission qui incombe à la gauche, aujourd’hui qui va s’en charger ? » Ainsi continue-t-elle : « Dans la situation actuelle (ajoutons : face à la gravité de la situation présente), cela suffit-il de faire un film ou une pièce de théâtre, lorsqu’on est un artiste, un intellectuel et lorsqu’on s’appelle Thomas Ostermeier ou M. X ou Y ? » Ne faudrait-il pas mieux (éternelle question) s’engager ? Ne vaudrait-il pas mieux, quoi ? Manifester aux côtés des gilets jaunes ? Prendre les armes (comme les fractions armées rouges) ? Entrer dans le champ du politique et à son tour devenir homme ou femme politique ? Ou sinon ?

Ou pour rester dans son rôle de metteur en scène, à l’image de Didier Éribon dans son livre, faut-il entrer publiquement dans le champ de l’intime ?

Comme le comédien-chanteur noir, interprète du technicien du studio d’enregistrement dans le spectacle, après avoir poussé ses chansons de rap (autre type d’expression populaire rencontrant un indéniable succès auprès du public) (procédé d’immixtion musicale que l’on avait déjà vu utilisé par Thomas Ostermeier dans un « Ennemi du peuple » d’Ibsen), entame le récit de son grand-père révélant l’histoire méconnue des tirailleurs sénégalais enrôlés puis opprimés par l’armée française durant la seconde guerre mondiale.

Lui aussi, ce petit-fils de tirailleur sénégalais, dut-doit produire un effort singulier pour intégrer le corps social : la société française…

Texte basé sur le livre « Retour à Reims » de Didier Eribon (Fayard, 2009) dans une version de la Schaubühne Berlin ; Mise en scène : Thomas Ostermeier ; Scénographie et costumes : Nina Wetzel ; Musique : Nils Ostendorf ; Son : Jochen Jezussek ; Dramaturgie : Florian Borchmeyer, Maja Zade ; Lumières : Erich Schneider ; Assistanat mise en scène : Lisa Como, Christèle Ortu ; Assistanat costumes : Maïlys Leung Cheng Soo ; Film Réalisation : Sébastien Dupouey, Thomas Ostermeier ; Prises de vues : Marcus Lenz, Sébastien Dupouey, Marie Sanchez ; Montage : Sébastien Dupouey ; Bande originale : Peter Carstens, Roben Nabholz ; Musique : Nils Ostendorf ; Sound design : Jochen Jezussek ; Recherche archives : Laure Comte BAGAGES (Sonja Heitmein, Uschi Feldges) Production: Stefan Nagel, Annette Poehlmann
Avec : Cédric Eeckhout, Irène Jacob, Blade Mc Alimbaye

Production : Théâtre Vidy-Lausanne

Coproduction: Théâtre de la Ville, Paris – Théâtre National de Strasbourg – TAP – Théâtre & Auditorium de Poitiers – Scène nationale d’Albi – La Coursive – Scène nationale La Rochelle – Bonlieu Scène nationale Annecy – MA avec Granit – Scènes nationales de Belfort et de Montbéliard – Malraux scène nationale Chambéry Savoie – Maison de la Culture d’Amiens – Théâtre de Liège

Production première version: Schaubühne Berlin avec Manchester international Festival MIF, HOME Manchester, Théâtre de la Ville de Paris

Avec le soutien de : Pro Helvetia – Fondation suisse pour la culture

Archives audiovisuelles : Ciné-archives (fonds audiovisuel du Parti communiste français et du mouvement ouvrier), Line Press, Ina, CriticalPast, Framepool, RBB, UFA Bundesarchiv, Avec le sang des autres – Bruno Muel, Mai 68 à Paris – Claude Fassier, Les abattoirs de la SOCOPA – Joce Hue , Désossage de cuisse de bœuf – Bruno Carteron, La Belle et la Bête – Jean Cocteau, Tous les garçons et les filles – Françoise Hardy/Claude Lelouch.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s