« Alcool, un petit coin de paradis » de et par Nadège Prugnard (2014)

Elle invite dans un coin en retrait. Elle se cache. Elle a honte. Elle ne mérite pas mieux. Indigne de notre attention. Elle est ivre. D’alcool et de mots. C’est là qu’elle veut être. Que les témoins, les regardeurs, pense-t-elle, peuvent venir la voir. Elle n’est pas fière. Comme on la rejette, puisqu’on la rejette ; comme elle n’est rien, puisqu’elle n’est qu’une toute petite chose ; puisqu’elle a fauté, comme elle a été bannie et souillée, puisqu’elle est recluse, reléguée, dans son coin, sur cet amoncellement de textes, de fragments, de papiers froissés, sur son œuvre, là, dans son grand manteau beige qui dissimule la femme dans sa robe rouge ; dans ce lieu de perdition, dans cet angle de rebut où les hommes viennent pisser, les chats viennent rôder, où les gouttières suintent…

elle se campe.

« Alcool » comme protestation.

Elle déverse son flot, flux, torrent. L’alcool et les mots ne faisant qu’un. Elle se cogne la tête contre les murs et elle pleure. Elle se dédouble et s’adresse à cette autre part d’elle-même.

Le théâtre est ce qui se montre, mais elle ne veut pas qu’on la regarde, elle ne veut pas se regarder, elle ne veut pas nous regarder.

Et pourtant on la voit tellement bien.

Tout ce qui la traverse, toutes les vibrations de son corps, tout ce qu’elle projette.

Elle est en détresse, elle se jette la tête contre les murs, se débat, se démène, se révolte. Elle est en furie, c’est une tempête, une tornade qui se lève dans ce coin d’angle.

Ivre de ce qui lui arrive.

Depuis le décès de son père, elle boit. Depuis la séparation d’avec un homme de passage (?), elle boit. Depuis qu’elle est une femme infertile, elle boit. Depuis qu’elle est poète, elle boit. Aède des bars de nuit, mais aussi des bars communs, des cafés du coin.

Pochtronne. Ivre d’une blessure (elle glisse deux mots sur son enfance, rapport à la mère) qui la relie aux autres blessé.e.s : les bancals, les marginaux, les sans-terres, les vagabonds, les drogués, les sonnés, les asociaux, les malades mentaux, les femmes battues, les femmes non battues, elle a mal au monde.

Célibataire, abandonnée, infertile,  elle invite au spectacle de sa douleur, de sa solitude, de son châtiment (dantesque), de sa honte et de sa peine.

A la façon de Guy Debord : « J’ai beaucoup moins lu que ceux qui ont lu, j’ai beaucoup moins écrit que ceux qui ont écrit, mais j’ai beaucoup plus bu que ceux qui ont bu. »

L’alcool, comme deuxième sens à l’existence, comme bain de jouvence, comme filtre d’amour et de jeunesse.

Fragile : « Ils n’ont pas compris que j’étais cassable ? »

Forte : «  Le désir d’écrire à tout prix. »

Sublime.

Poète.

Elle crie.

Voilà ce qu’elle fait.

Il faudrait être sourd-e pour ne pas l’entendre.

Créé en 2014 par Magma Performing Théâtre, au Théâtre d’Aurillac scène conventionnée. Avec le soutien de : Ministère de la Culture et de la Communication / DRAC Auvergne, Conseil Régional Auvergne, La Ville et le Théâtre d’Aurillac – Scène conventionnée, la Ville de Clermont-Ferrand, le Conseil Départemental du Puy de Dôme et la communauté de Cère et Goul en Carladès.

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