Pierre Huyghe

« Je ne veux pas exposer quelque chose à quelqu’un, mais plutôt le contraire : exposer quelqu’un à quelque chose. » Pierre Huyghe

1993 : La Toison d’or, Event, Jardin de l’Arquebuse, Dijon, France

Pierre Huyghe : « Pour La Toison d’Or en 1993, cinq adolescents avec des têtes d’animaux représentant les symboles attachés à l’histoire de la ville traînaient dans un parc sans scénario préétabli. Le public était constitué de touristes en visite dans la ville, témoins accidentels du comportement « naturel » de personnes porteuses de ces symboles. »

1996 : Dubbing

Dans Dubbing, Pierre Huyghe montre une vidéo projetée dans une salle où apparaissent quinze comédiens assis sur des chaises dans un studio d’enregistrement. La durée de la projection dure le temps du film en cours de doublage. Sous l’image du studio passe la bande rythmo que les comédiens ont vu défiler lors du tournage de la vidéo, comprenant les paroles et autres indications nécessaires pour la séance de doublage. Les quinze comédiens, habillés à l’ordinaire, sont filmés en plan fixe. Ce n’est que quand une voix apparaît que le spectateur se fixe plus particulièrement sur le visage ou le corps de l’un d’eux. Le spectateur ne sait de quel film il s’agit tout à fait, sauf qu’il n’est pas difficile d’identifier qu’il s’agit de « Poltergeist », ce film d’épouvante populaire dans les années 1990. Plusieurs couches de sens apparaissent lors du visionnement. D’abord, le spectateur assiste à une sorte d’absence de visionnement : le film n’y est pas. Huyghe y poursuit une démarche qui figure dans plusieurs autres projets. Les conditions de production y refont surface et deviennent  » visibles « . Les comédiens ne sont pas en représentation. Ce que ce tournage d’un doublage permet d’observer, ce sont les micro-événements qui s’y produisent : l’attente, la durée, les ratages, les gestes du corps et les mimiques du visage qui malgré tout apparaissent lors de la lecture du texte, les émotions qui font surface malgré la technicité de la tâche, les relations entre les comédiens, leur présence comme individus. Une communauté se fait et se défait sous les yeux du spectateur.

Huyghe Dubbing

1998 : L’Ellipse.

Pierre Huyghe demande à l’acteur Bruno Ganz de reprendre, vingt ans après, son rôle dans L’Ami américain (1976-1977) de Wim Wenders, afin de réaliser ce qui avait été éludé par le réalisateur sous la forme d’un faux raccord : un moment d’errance et d’introspection à travers Paris. Mais dans ce nouveau film, Bruno Ganz ne joue pas, il est ce qu’il est devenu, acteur principal du cinéma allemand des années 1980-1990, en tant qu’être humain – à la fois une présence, une figure et une destinée.

 

1999 : Timekeeper

Huyghe a poncé un mur blanc de 20 cm à hauteur des yeux dans l’espace d’exposition pour découvrir les couches de peinture laissées par les expositions précédentes. En utilisant une ponceuse circulaire électrique, les anciennes couches de peinture ont été révélées dans un anneau concentrique coloré rappelant les anneaux de croissance d’un arbre. L’œuvre est devenue un portrait des activités de l’institution…

 

Huyghe, Timekeeper

 

1999 : The Third Memory

Dans The Third Memory, l’idée d’ouvrir et de prolonger une structure narrative en la confrontant au réel est encore la plus explicite. Pierre Huyghe a proposé à John Wojtowicz de rejouer sa propre histoire plusieurs années après que Sydney Lumet l’ait portée sur grand écran dans « Une Après-midi de chien ». Mettant en vedette Al Pacino dans le rôle principal de Sonny Wortzik, « Une Après-midi de chien » est une adaptation d’un fait divers, le hold-up commis par John Wojtowicz dans une banque de Brooklyn le 22 août 1972. The Third Memory réactive ce récit cinématographique en plus de le réactualiser quelque vingt plus tard. Devant les caméras, John Wojtowicz, le véritable auteur du hold-up, raconte sa propre histoire à partir de deux des scènes stratégiques du fi lm original : la prise d’otages à l’intérieur de la banque ainsi que ses pourparlers avec la police de New York et le FBI. En décrivant l’action dont il était le principal protagoniste, John Wojtowicz ne peut s’empêcher de commenter le fi lm de Sidney Lumet et la façon dont Al Pacino interprète son rôle. Le fait vécu « original » est donc raconté deux fois, mais à deux moments différents, en plus d’être pris dans l’enchevêtrement de la réalité et de la fiction : d’un côté, Al Pacino est dans l’espace et le temps narratifs du film alors que, de l’autre, John Wojtowicz est dans la réalité sans toutefois qu’il puisse complètement se détacher de la fiction. En ajoutant de nouvelles strates narratives mais en périphérie du fi lm, son récit abolit la rupture entre les registres de la fiction et de la réalité. Cette confusion agit à un point tel qu’on perd de vue la distinction entre le vrai et le faux, entre le réel et le fictionnel. En jouant son propre rôle, John Wojtowicz provoque une confusion entre son histoire vécue et son histoire racontée où s’abolissent les frontières de la réalité et de la fiction ; celles-ci deviennent de plus en plus difficiles à cerner, voire à définir. Cette indétermination n’empêche pas la narrativité de fonctionner comme on pourrait le penser, au contraire, elle l’ouvre pour que d’autres récits émergent librement.

 

 

2001 : Les grands ensembles (The Housing Projects), 2001.

 
Les Grands Ensembles est une installation dont le composant principal est un film généré par ordinateur, représentant des répliques de deux immeubles de grande hauteur, modernes, dans un paysage nocturne désert. Le film est projeté dans une pièce sombre aux murs et tapis gris et est accompagnée d’une bande-son électronique du duo techno finlandais Pan Sonic et de l’artiste sonore français Cédric Pigot. Au cours de sa durée de huit minutes, les conditions météorologiques du film changent. Les bâtiments sont de plus en plus couverts de brouillard et de pluie et la neige commence à tomber. Pendant ce temps, des lumières apparaissent dans les fenêtres des bâtiments. Au début, l’effet sporadique de l’éclairage imite les effets naturalistes de l’éclairage. Au fur et à mesure que le film avance, ils deviennent plus dramatiques. Les sols s’illuminent et s’assombrissent de plus en plus rapidement. En fin de compte, toutes les fenêtres s’allument au rythme de la musique.

2002 : L’Expédition scintillante, Acte 1, 2 et 3.

Pierre Huyghe: « L’Expédition Scintillante était une hypothèse formelle, selon laquelle une exposition deviendrait une véritable expédition. Il y a un ensemble de règles ou de postulats au début, puis les choses se déroulent sous différents formats. Au fil du processus, au fur et à mesure que les choses évoluent, le projet change. L’ensemble de règles est subjectif mais les relations entre les faits survenus au cours du processus sont réelles. Je m’intéresse à cette auto-construction. »

L’œuvre est fondée sur le roman d’Edgar Allan Poe, « Les Aventures d’Arthur Gordon Pym » (1838). Le héros et narrateur, Arthur, rencontre toutes sortes de mésaventures, embarqué pour un voyage « authentique » en Antarctique. Conçue comme une fiction fragmentée, l’exposition crée une narration imaginaire se déroulant en trois actes, répartis sur les trois étages du lieu d’exposition. Le premier consiste en une pièce où se succèdent vent, pluie, brouillard et neige, suivant les événements climatiques du roman de Poe, le déclenchement de ces véritables intrusions climatiques au sein du lieu d’exposition permettant le passage de la fiction littéraire à l’expérience réelle du visiteur au sein du musée. Le second acte prend la forme d’une boîte lumineuse et musicale de laquelle émane un système de fumée et de faisceaux chromatiques suivant le fil musical des « Gymnopédies » d’Erik Satie (1888). Puis l’acte 3 présente une patineuse évoluant sur une plaque de glace noire, chorégraphie entrant en résonance avec le moment où Arthur découvre les eaux glacées de l’Antarctique. Ainsi, les œuvres se succèdent, se juxtaposent d’un étage à l’autre, d’un espace à l’autre, de manière à venir confronter le temps littéraire, imaginaire et fictionnel à un temps expositionnel et artistique qui relève d’une temporalité de l’expérience vécue par le visiteur. Appelant la réactivation d’un temps utopique, l’œuvre fait moins référence à un « non-lieu » qu’à une indication de « réalités alternatives », d’espaces-temps à explorer par le visiteur. Les œuvres sont affirmées en tant que zone d’activité, une forme remplie d’interactions humaines et de phénomènes économiques, politiques et sociaux…

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2003 : Streamside Day

L’artiste − qui avait fondé en 1995 l’Association des temps libérés ayant pour objet « le développement des temps improductifs, pour une réflexion sur les temps libres et l’élaboration d’une société sans travail » − questionne le rapport au temps, à la mémoire collective et réinvente même de nouveaux modes de célébration. Fêtes et rituels sont importants pour toute vie communautaire. Ainsi, pour « Streamside Day », Pierre Huyghe invente une coutume pour célébrer la naissance d’une communauté à Streamside Knolls, bourgade à la frontière de la ville et de la nature, au nord de New York. Constituée de membres qui, au départ, ne se connaissent pas, cette communauté va se souder autour de deux idées, le retour à une nature préservée, témoin d’un passé, et le désir d’être à l’origine d’une société nouvelle.

La cérémonie eut lieu le 11 octobre. Le rituel se déroule autour de ce lien privilégié avec la nature et la construction du lotissement. Une parade est organisée, conduite par un joueur de flûte qui précède un cortège des représentants locaux, poste, pompiers, bus scolaire… et qui se clôt par le marchand de glaces. Des discours inaugurent le repas et le spectacle. Les enfants sont déguisés en animaux et fabriquent des maisons en carton, symboles de cette ville pionnière proche de la nature (Bambi se promène au milieu de ces pavillons) ; un rite prend forme, quasi fantastique. En passe de devenir une commémoration inscrite dans le calendrier de la ville, cette fête fait écho à la proposition intitulée « One Year Celebration », 2003-2006, pour laquelle Pierre Huyghe a invité des artistes à concevoir des fêtes pour toutes les dates sans événement, comme la fête des gauchers ou l’anniversaire de l’art…

Huyghe Streamside

 

2005 : A Journey that wasn’t (un voyage qui n’a pas eu lieu)

En 2002, Pierre Huyghe investit le Centre d’art de Bregenz avec le projet intitulé « L’Expédition scintillante ». Ces trois actes préfigurent une expédition en Antarctique qui a lieu en février 2005. Pierre Huyghe navigue alors en compagnie de cinq artistes dans une quête, la recherche d’une île aux confins du Pôle, habitée par un pingouin albinos.

La même année, ce voyage se transforme en spectacle, accompagné par un orchestre symphonique, à la patinoire Wollman de Central Park à New York. Là, les éléments surgissent de l’obscurité et du brouillard par un système d’éclairage élaboré à partir de la partition musicale, celle-ci étant déjà une transcription pour orchestre de la topographie de l’île.

C’est à partir de ces deux expériences, voyage et spectacle, filmées l’une et l’autre, qu’a été constitué le film de 26 minutes : « A Journey That Wasn’t », présenté dans l’exposition avec l’Acte 2 de L’Expédition scintillante. Ce film révèle ces paysages de glace. Les dispositifs reprennent la nature sublimée.

Le paysage antarctique est représenté à l’aide de plans larges qui soulignent l’immensité de l’océan. Le bateau et son équipage sont les seuls éléments de la vie humaine visibles. Ils sont représentés dans des conditions sereines et extrêmement rudes. Le concert à un large public est minutieusement mis en scène, utilisant divers effets de lumière et de fumée, avec une scénographie basée sur les scènes antarctiques qui apparaissent de manière intermittente tout au long du film. Les séquences antarctiques montrent l’équipage qui voyage et finit par débarquer sur une île, où il traverse la glace et monte du matériel. Lorsqu’ils quittent la zone, un manchot albinos s’approche de ces objets, puis l’équipe s’approche de l’animal… Pendant ce temps, les séquences de concerts montrent un grand orchestre jouant de la musique très tendue, souvent atonale. Vers la fin du film, un pingouin blanc apparaît sur la scène et le travail se termine avec l’hologramme d’une île projetée sur la patinoire. Dans un encadré intitulé : « Raison du choix », on peut lire : « L’inaction est le lieu des idées, de la nouvelle apparition. Dans ce cas, un manchot albinos. »

 

 

2008 : A  forrest of lines

Pierre Huyghe remplit le plus célèbre opéra du monde avec 1000 vrais arbres.

Pendant 24 heures, la salle de concert principale de l’Opéra de Sydney a été transformée en une forêt vivante. 6 000 visiteurs ont fait la queue – parfois pendant des heures – pour se promener à l’intérieur de ce magnifique bâtiment métamorphosé en un mystérieux paysage d’arbres post-apocalyptiques avec des esprits des forêts errants qui chantent au fond de ses plis verdoyants.

L’espace brouille les frontières, éliminant ainsi la séparation entre le public et l’art, où ils peuvent devenir la performance alors qu’ils explorent la forêt. C’est ainsi que nous avons transformé l’un des endroits les plus urbains du monde en une contrée sauvage, convertissant ainsi un espace d’une manière qui semble exceptionnellement impossible et tout à fait remarquable.

Les chemins sillonnent à travers les arbres, la brume apporte un sentiment de mystique tandis que vous vous interrogez sur la magie et écoutez l’histoire qui donne vie à cet enchantement. Il s’agit d’un espace de représentation dans lequel un environnement a été transplanté et qui devient un lieu liminal situé entre nature et urbain, entre fiction et fait. Pour parcourir les sentiers labyrinthiques qui menaient à travers la forêt, les visiteurs portaient des lampes frontales, créant ainsi un ensemble de points lumineux se déplaçant constamment à distance les uns des autres.

La mélodie a été écrite par Laura Marling spécialement pour la performance de Pierre Huyghe. Les paroles indiquent littéralement comment sortir de l’opéra et partir « ailleurs ». Les visiteurs de cette installation se sont promenés dans la magnifique forêt. Certains y ont même organisé des pique-niques, en utilisant l’espace comme un parc. Cet espace était ouvert pendant 24 heures et, pendant cette courte période, les membres de l’assistance ont eu la possibilité d’explorer un monde qui ne peut être décrit que comme un rêve.

 

Huyghe A Forest of Lines, July 2008

 
2009 : The Host and the cloud

Tourné dans les locaux désertés du Musée des arts et traditions populaires, situé dans le Jardin d’acclimatation du Bois de Boulogne, devenu le terrain d’expérimentation de Pierre Huyghe. L’artiste décide de réanimer ce lieu abandonné depuis 2005, en trois temps qui scandent à la fois les lieux et le film : la Fête des morts, la Saint-Valentin et la Fête du travail. Sont mis en situation une quinzaine de personnages joués par des acteurs. Telles des figures fantomatiques, ils errent dans les pièces et couloirs du musée, réalisant des actions programmées, mais libres d’évoluer au cours de la narration de manière improvisée. Se succèdent séances d’hypnose, d’exorcisme, prises de somnifères altérant les états de conscience des acteurs. Le couronnement de Bokassa est rejoué, le procès d’Action directe reconstitué. Parfois, certains portent sur leur visage un masque, une sorte de livre ouvert recouvert de petits leds qui l’illuminent. La plupart des situations convoquaient à la fois l’enfance et le fantastique – des lapins blancs tapissaient le sol dans le hall, le personnage d’ET hantait les sous-sols où traînaient des gâteaux d’anniversaire, les échos de « Thriller »de Mickael Jackson s’échappaient du hall, une pseudo-messe noire semblait tout droit sortie du film « Eyes Wide Shut », une marionnette était manipulée par son modèle. Certaines scènes se dessinent dans la sensualité la plus douce : étreintes collectives que le réalisateur arrache à l’ombre, tendre fête noyée dans la mélodie de la chanteuse Kate Bush qui irradie ce brusque retour à l’adolescence. Sa voix acide susurrant The Wuthering Heigths porte à l’incandescence les images mélancolique de cette party où le visage de jeunes filles joue avec le feu des lumières rouges. D’autres moments font de violents échos à la réalité la plus contemporaine : récits d’immigration ou envolées terroristes qui composent la poésie éminemment politique du film. Une multitude d’histoires circulait dans le musée, produisant une sorte de brouillard narratif.

Le discours se déplace progressivement pour devenir un regard extérieur, manipulateur, sur l’histoire et la société. Il faut donc comprendre l’hôte (the host) comme l’incarnation de l’esprit de l’artiste, qui se serait externalisé dans le musée abandonné où acteurs et personnages échangent leurs rôles, s’imitent les uns les autres. Quant au nuage (the cloud), il représente l’ensemble des souvenirs, images et musiques de l’artiste, qu’il parvient à juxtaposer dans des espaces et des temporalités qui n’auraient pas dû se rencontrer. L’œuvre renvoie à un temps à la fois onirique, imaginaire, hallucinatoire, mais aussi éminemment politique. Le temps de l’art serait sans fin, en éternelle répétition, à travers des « œuvres-processus ».

 

 

 

2011 : Influants (Umwelt, environnement)

En arrivant dans l’espace de la galerie, un préposé à la porte annonce bruyamment le nom et le prénom du visiteur. Les pièces semblent vides à première vue, mais en réalité les insectes vivants et les contagions abondent. Un préposé de la galerie a la grippe… Sur les murs et le sol, quelque 10 000 fourmis circulent librement (Umwelt), créant des lignes qui circulent d’un nid à l’autre dans de petits trous dans les murs. Cinquante araignées vivantes se déplacent vers les coins du plafond, capturées par des caméras de surveillance CCTV…

 

2011 : Zoodram 4 (d’après « La Muse endormie » de Constantin Brancusi, 1910)

Dans l’un des aquariums d’une série de crabes et d’autres espèces marines (dont certains sont la proie des uns des autres), un Bernard l’ermite porte une coquille qui est en fait une copie de « la Muse endormie » de Brancusi. L’apparition de la sculpture dans un environnement sous-marin produit un choc dû au cadre inapproprié pour la présentation d’une grande œuvre d’art, ainsi que l’effet indéniablement poétique obtenu par la combinaison.  Pierre Huyghe : « L’aquarium est un lieu de séparation, constitué normalement d’une collection d’espèces différentes provenant du monde entier et rassemblées dans un système supposé naturel, semblable à un musée. Je suis intéressé par l’étrange relation et la séparation entre l’humain et un monde. Ils ne se rencontrent pas. Je suis intéressé par le moment de suspension, d’ennui ou d’hypnose dans lequel vous pouvez trouver l’équivalence entre la rencontre et ce qui est devant vous. »

 

2011 : Chien Human

Huyghe 1

 

2012 : Untilled

Ponctuellement, le visiteur va croiser certains personnages issus du répertoire de l’artiste. Ainsi verra-t-il un personnage déambuler portant, tour à tour, une tête d’animal de La Toison d’Or, 1993 − manifestation qui se déroulait dans un parc où des adolescents portaient des têtes d’animaux représentées sur les armoiries d’un ordre médiéval −, ou encore le masque du livre ouvert Player, 2010, de The Host and the Cloud, 2009-2010. La dimension performative réactive le potentiel vivant des propositions de l’artiste où la frontière entre présentation et représentation n’existe plus. L’œuvre Untilled, présentée à la documenta 13, repousse encore les limites de l’art en faveur de ces processus vivants.

Le film A Way in Untilled, 2012, a été réalisé durant l’été 2012 dans le site conçu pour la documenta 13, dans le Karlsaue Park à Kassel. Les plans tournés à la tombée de la nuit montrent des processus organiques, de putréfaction ou de germanisation, autour de la sculpture Untilled (Liegender Frauenakt), 2012, composée d’un corps de femme à demi allongé et d’un essaim d’abeilles en guise de tête. Tout un monde parallèle semble prendre vie sous l’œil de la caméra. Un chien à la patte rose fluorescente semble être le guide de ce film sans narration.

La sculpture composée de ce corps et de l’essaim est présente dans l’exposition. Le chien à la patte rose, dont le nom est Human, se promène dans la galerie, créant une relation physique entre les œuvres, suivant à chaque fois un parcours différent. Human est un chien proche de la famille des lévriers. Sorte de ready-made vivant, il fait référence à la peinture espagnole du 17e siècle. En le croisant le spectateur voit le film se poursuivre dans le réel. Comme la sculpture s’hybride avec l’organique, l’animal s’hybride avec la couleur, sa jambe rose étant la teinte répandue dans le site de la documenta et que l’on retrouve au gré de l’espace, avec le sable rose, dans la Galerie sud.

Pour mettre à distance la sculpture et l’essaim, l’artiste a placé des dalles qu’il a faites extraire de la carrière de pierres de granit en Bretagne, d’où proviennent celles utilisées pour le sol du Centre Pompidou.

 

 

2012 : Colony Collapse

 

Huyghe 23

 

2012 : El Dia del Ojo

 

Huyghe El Dia

 

2013 : Shore

 

Huyghe shore

 

 
2013 : Centre Pompidou

L’exposition, à caractère rétrospectif, avec une cinquantaine de projets, propose une lecture inédite de l’œuvre de Pierre Huyghe, en insistant sur l’aspect performatif et vivant de son travail. La notion d’œuvre vivante engage un rapport nouveau au travail artistique, car elle implique un rythme biologique qui lui est propre et qui ne se plie pas aux règles du musée ni du public. Ainsi, en redéfinissant le statut de l’œuvre, l’artiste renouvelle le format d’exposition, les faisant parfois se superposer et prendre, par exemple, la forme d’un journal, d’un voyage en Antarctique ou d’un calendrier en forme de jardin. Pour l’exposition présentée au Centre Pompidou, la Galerie sud devient un site où se recyclent espace, cimaises et traces de projets passés. Change, également, la place du public. « Je m’intéresse, explique Pierre Huyghe, à l’aspect vital de l’image, à la manière dont une idée, un artefact, un langage peuvent s’écouler dans la réalité contingente, biologique, minérale, physique. Il s’agit d’exposer quelqu’un à quelque chose, plutôt que quelque chose à quelqu’un. » L’enjeu de cette exposition est d’inviter le visiteur à sortir d’un regard « anthropo-centré » pour revenir à un environnement où la vie, animale ou minérale, et le contingent peuvent retrouver leurs droits…

 

2014 : De-Extenction

Huyghe De-Extenction 2014

 

2014 : Cambrian explosion 9

Prenant la forme d’un aquarium, Cambrian Explosion 9 est un écosystème marin habité de crabes et de limules.

Monde vivant en soi, une imposante roche poreuse flotte à la surface de l’eau. Cette œuvre fait référence à l’apparition soudaine de la plupart des grandes espèces animales lors de l’explosion cambrienne, il y a quelque 540 millions d’années. L’environnement naturel est central dans l’univers de Pierre Huyghe dont l’œuvre cherche à capter l’impermanence du vivant, voire une certaine porosité originelle entre les éléments.

Huyghe Cambrian explosion 2014

 

2014 : Nymphéas Transplant,14-18

Huyghe Nymphéas

 

2014 : In border deep

 

2014 : Human Mask

La vidéo s’ouvre sur des images tournées à l’aide d’un drone dans un Japon post-apocalyptique. La caméra s’introduit dans une salle de restaurant plongée dans un clair-obscur où se trouve un singe déguisé en jeune fille portant un masque blanc inspiré du théâtre Nô et redessiné par Pierre Huyghe. Human Mask s’inspire d’un fait réel largement diffusé sur YouTube montrant l’animal dressé pour servir dans un restaurant au Japon. Filmé ici par l’artiste dans son élément, mais inactif, c’est au travers de son regard bouleversant que surgit une humanité profonde, réduisant l’écart entre animal et humain.

 

2015 : The Roof Garden Commission


2016 : Orphan Patterns

 

2017 : After Alife Ahead

Au Skulptur Projekte Münster. Il y a trois ans, en discutant de ce qu’il prévoyait prochainement pour sa pratique, Pierre Huyghe dit qu’il cherchait un endroit «pour faire grandir le travail à la condition qu’il s’agisse d’un terrain, d’un ancien bâtiment, quelque part peut-être un peu hors des sentiers battus. » « Le musée est un lieu de séparation, d’une certaine manière, et j’ai besoin d’un lieu de continuité », a-t-il déclaré. « C’est pourquoi j’ai besoin de ce site, quel que soit ce site. »

En parcourant les endroits possibles pour sa contribution au Skuptur Projekte de 2017 à Münster, en Allemagne, à la fin de l’année dernière, l’artiste français a trouvé un de ces sites, une ancienne patinoire de glace, plus en usage, cachée derrière un Burger King en bordure de la ville. « Cet endroit sera détruit, donc je pouvais effectivement agir comme je le voulais », a-t-il dit, rappelant ce qui l’a attiré dans l’espace.

Huyghe a transformé cette patinoire abandonnée en l’une des œuvres d’art les plus formidables et mystérieuses jamais vues, un environnement étranger qui semble avoir secrètement la vie et qui fonctionne selon son propre programme furtif. Le sol en béton de la patinoire a été découpé et le terrain déterré pour que les visiteurs puissent descendre le long des chemins d’argile qui sont interrompus par des bassins d’eau qui hébergent des algues. Juste au moment où vous commencez à s’orienter, un bourdonnement émane d’en haut et des panneaux élégants s’ouvrent du plafond ailleurs décrépit, exposant la pièce aux éléments. Lors de la journée d’ouverture de l’exposition, il pleuvait et l’eau tomba silencieusement dans le couloir, mouillant les chemins et grimpant dans les piscines.

Au centre de l’espace, sur une plate-forme de ciment, trône un aquarium muni d’un verre qui peut passer de la transparence au noir. Il contient un escargot de mer venimeux (un conus textile) qui arbore une coquille avec un motif complexe qui est un exemple d’automates cellulaires. Cet organisme est minuscule, mais il joue un rôle clé dans l’exposition. « Nous avons balayé la coque, qui est faite de formes triangulaires de taille petite ou plus grande, et cela est devenu le score qui ouvre ou éteint le verre », a déclaré Huyghe. Ce modèle génère également du son et « lorsque le verre s’allume ou éteint, il déclenche l’ouverture ou la fermeture des pyramides qui sont au plafond. »

Bien que le terrain accidenté dans la patinoire se regarde d’un coup d’œil comme une explosion sauvage et non planifiée, il a été soigneusement orchestré par Huyghe. « Je ne voulais pas simplement exploser ou détruire le sol », at-il dit. « Je voulais trouver une autre façon d’aborder ce creusement, ni chantier de construction ni trou archéologique simple ». Inspiré en partie par une grille rétro-futuriste sur le plafond de la patinoire, Huyghe s’est inspiré du casse-tête logique d’Estomacion inventé par Archimède qui consiste à couper un carré dans un tangram et l’a recouvert sur le sol pour créer une nouvelle grille. « Alors, une personne avec cette lame géante couperait le béton exactement selon le système de cette pensée », a-t-il déclaré.

D’autres systèmes existent dans la pièce bien qu’ils soient encore plus insaisissables. Un incubateur détient des cellules cancéreuses dont le taux de croissance est déterminé par diverses mesures que les capteurs prennent de l’espace, qui abrite également des chimères et des abeilles. À mesure que les cellules cancéreuses changent, elles guident le comportement des formes noires qui apparaissent dans une application de réalité augmentée que les visiteurs peuvent télécharger sur leurs téléphones. « Ce que vous avez là est vraiment un réseau de systèmes auto-organisés », a déclaré Huyghe. « Ils sont en déplacement constant. Ils grandissent, ils évoluent, ils se déplacent. Il n’y a pas de maître-esclave à cet égard. Ils se déplacent constamment. «

Titré après ALife Ahead (2017), c’est une œuvre qui se transforme lentement « en quelque chose d’autre », en s’éloignant de son créateur et ne donne que peu d’aperçus de ses opérations à mesure qu’elle évolue. Au 1er octobre 2017, lorsque Skulptur Projekte se fermera, la pluie continuera à tomber, les algues continueront de croître, et le paysage continuera de changer. On ne sait pas à quoi il ressemblera à la fin. « Je suis intéressé à laisser, d’une certaine manière, des systèmes auto-organisés essayer de trouver ou de ne pas trouver une symbiose », a déclaré Huyghe. « Je fais de mon mieux pour ne pas intervenir à l’intérieur. »

L’œuvre de Huyghe se développe en raison de la friction qui résulte de l’interaction des systèmes planifiés et des actions aléatoires qui peuvent se produire au moment où elles sont autorisées à fonctionner. Il parle de faire du travail « indifférent au public ». Son travail vous oppose, ce qui vous fait sentir que vous êtes une composante d’une constellation beaucoup plus grande, peut-être inconnaissable, de personnes et de choses et de forces, ce qui, bien sûr, vous êtes. C’est un monde désorientant, même sublime. Il y a des choses étranges là-bas… (Réalisé à partir d’un article d’Art Media ARTNEWS).

 

2018 : Uumwelt Serpentine Galleries, Londres, Royaume-Uni.

Uumwelt (environnement) commence par une porte derrière laquelle se trouve un lourd rideau noir. Une colonie entière de mouches a été répandue dans la galerie. Les mouches, qui ont une durée de vie de deux semaines, se reproduisent tout au long de l’exposition. Sillonnant les salles de la galerie faiblement éclairées, elles apparaissent disposées au plafond ou, surtout, en grouillant de manière grostesque autour de cinq écrans LED. Chaque écran de la galerie parcourt des milliers d’images dans un ensemble vertigineux de formes, de motifs et de couleurs, résultat d’une série de traductions psychologiques, mécaniques et algorithmiques.

 

 

Huyghe Uumwelt 1

 

2 réflexions sur “Pierre Huyghe

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