« Les origines du totalitarisme » Hannah Arendt (1951)

Penser l’impensable. Expliquer l’inexplicable.

Dans le premier volume, « L’antisémitisme » (publié pour la première fois en France en 1973) entendu comme idéologie laïque du XIX siècle différente de la haine séculaire à l’égard des juifs d’origine religieuse, Hannah Arendt critique le repli sur soi du peuple juif – nommé acosmisme (désir d’invisibilité et inexpérience politique ou encore retrait de la chose politique) et dénonce la tendance du peuple juif à se définir uniquement par l’antisémitisme en mettant en lumière ce qu’elle considère comme une fâcheuse habitude à se complaire dans le sentiment de persécution. Dès ce premier volume, Arendt évoque le rôle de l’Etat-Nation (sa crise et son effondrement) dans la naissance du phénomène totalitaire. A une époque où la bourgeoisie est indifférente à la politique et aux affaires, l’Etat-Nation a besoin des juifs (banquiers, privés) afin de garantir ses activités économiques. Les juifs de leur côté ont besoin d’un rôle au sein de l’Etat-Nation. La décomposition de l’Etat-Nation (crise de l’impérialisme) engendra l’antisémitisme et finalement la destruction du peuple juif.  La phase suivante démarre  au moment de l’apparition de…

« L’impérialisme » (publié en France en 1982) L’activité financière assurée par l’alliance du pouvoir politique et des banquiers juifs génère un surplus de production. L’exportation du capital nécessite un élargissement de l’espace économique. L’expansionnisme qui résout ce problème rend subitement superflu l’argent des juifs. L’élément juif cosmopolite et inter-européen devient un objet de haine universelle en raison de sa richesse inutile et un objet de mépris parce qu’il n’avait plus aucun pouvoir. Dans ce contexte, l’affaire Dreyfus prend la forme d’une répétition générale de ce qui arrivera trente ans plus tard. La marche vers le totalitarisme s’effectue à un rythme qui deviendra bientôt infernal. Un autre sous-produit de la production capitaliste envahissait la scène européenne : les déchets humains que chaque crise éliminait constamment de la société productive. L’acteur politique qui émerge alors est la foule (Hannah Arendt dit la populace), c’est-à-dire ni le peuple, ni la classe ouvrière, mais un rassemblement des déchets de toutes les classes. La foule fait éclater les cadres politiques de l’Etat-Nation : chute des partis politiques, apparition des « mouvements » préfigurant les organisations des masses totalitaires qui s’affirment au-dessus des partis. Avec ces mouvements, les masses ayant le sentiment d’être inutiles, deviennent politiquement indifférentes. Tel est le terreau du totalitarisme.

« Le totalitarisme » (publié en France en 1972) Les masses, rassemblement informe d’individus furieux, reposent sur une forme de solidarité négative entre couches sociales (chômeurs, petits propriétaires expropriés, fractions des classes moyennes déclassées par la crise) qui n’ont en commun que la haine du statu quo et de l’ordre établi. Les mouvements totalitaires ne peuvent exister sans une telle société atomisée composée d’individus parfaitement isolés. Hitler en avait hérité. Staline la fabriquera artificiellement pour transformer la dictature révolutionnaire de Lénine en un totalitarisme authentique, autrement dit étranger aux formes classiques de la tyrannie. Le totalitarisme ne commence à user de la terreur qu’au moment où toute opposition politique a cessé d’exister. Il introduit dans la politique un élément imprévisible inouï : le massacre de masses échappant à tout ce qui pourrait ressembler à une justification ou à une utilité. La police peut agir sans critères établis. La notion kantienne du « mal radical » vient à l’esprit. Les régimes totalitaires s’attachent à détruire systématiquement chez les individus la personne juridique et morale, jusqu’à l’abolition totale de toute identité que réalisent les camps. Le totalitarisme, c’est encore la transformation des classes sociales en masses indifférenciées, les mouvements plutôt que les partis, le déplacement du pouvoir de l’armée vers la police et une politique étrangère tournée vers une domination mondiale. Si le camp finit par devenir le lieu par excellence de la domination totalitaire, c’est que la désolation qui y règne a été préparée par les sentiments d’inutilité et de déracinement éprouvés par les masses modernes, souligne Hannah Arendt dans son chapitre « Idéologie et terreur ». Le nihilisme du XIX siècle avait lancé son défi, le système totalitaire va plus loin. L’hypothèse n’est plus que « tout est permis », mais que « tout est possible ». Les camps sont le laboratoire où cette hypothèse est vérifiée. Avec eux, il veut être montré que des catégories entières de l’humanité sont radicalement superflues, que toute spontanéité humaine peut être détruite, que l’inimaginable est réalisable : un univers où les hommes sont inutiles. Ce qui fait dire à Hannah Arendt qu’il existe des crimes que les hommes ne peuvent ni punir ni pardonner. L’instrument du totalitarisme est donc une administration de la mort qui ne relève d’aucune stratégie politique, échappe à tout ce qui pourrait ressembler à une utilité et finit par s’émanciper de l’idéologie qui la réclamait : une manière de détruire l’identité la plus élémentaire de l’individu avant même de le tuer. Sans les camps, sans la peur qu’ils entretiennent, sans l’ombre impalpable de Nacht und Nebel (« Nuit et brouillard »), ni le fanatisme des militants, ni l’apathie du peuple ne pourraient perdurer. Sans un laboratoire où s’expérimente une hypothèse inconcevable, L’Etat totalitaire se serait usé. Les camps visaient plus loin que la neutralisation d’adversaires, l’élimination de criminels artificiellement définis ou même la réduction en esclavage de populations entières. L’Etat total est un appareil de domination qui finit par contrôler la société civile au point de la détruire. Il élimine toute forme de résistance pour instaurer la terreur. Le totalitarisme, c’est la loi du « mouvement » : absence de structures, dédoublements des fonctions, « révolution permanente », état d’instabilité pérenne, sont les ingrédients de l’Etat total. Aux camps, « tout est possible » : massacres parfaitement inutiles qui effacent les frontières entre la vie et la mort (le dilemme se résume à tuer ou à être tué), fabrication de cadavres privés d’identité, de trace et de mémoire. Les principes idéologiques sont ceux de la « nature » qui éliminent les races « inférieures » ; ceux de l’Histoire qui suppriment les classes dépassées, Pour aboutir à quoi ? A l’élimination de toute spontanéité humaine et à la pérennité du système grâce à la vision d’un processus jamais achevé…

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