« Caché » Michael Haneke (2005)

On peut faire un plan fixe, sans effets spéciaux, sans esbroufe, sans artifice (on peut ouvrir et terminer son film par un plan fixe), un plan dont les spectateurs se souviendront toute leur vie, l’image d’une rue banale, donnant sur une voie en T, une sorte de cul-de-sac contenant quelques voitures stationnées, plongeant sur une façade, et à l’étage, sur la verrière d’une maison dotée d’un jardin abritant quelques arbustes, un plan où il ne passe strictement rien, où l’on entend quelques bruits de rue, où quelques passants ou quelques cyclistes parfois traversent le champ et, lorsqu’on a du talent, un bon scénario et qu’on s’appelle Michael Haneke, réaliser un grand film.

Labyrinthe entre différentes plages temporelles (le passé et le présent), entre différents supports (Est-ce le film ? Est-ce un enregistrement vidéo ?), le film est avant tout un regard sur l’Histoire et… sur le cinéma.

« Caché » ?

Qui filme ? Qui est filmé ? Où commence et où se termine le film ? Qui est le scénariste ? Qui a écrit le scénario ? Qui observe les personnages ? Qui conduit la caméra ? Sont-ce les acteurs ? Sont-ce les personnages ? Est-ce le réalisateur ? Sont-ce les spectateurs ?

« Caché » ?

Qu’est-ce qui est caché au cœur de l’image ? Qu’est-ce qui est contenu dans l’image mais que l’image ne montre pas ? Qu’est-ce qui est caché dans le scénario ou à l’intérieur des personnages ? Qu’est-ce que les personnages ont enfoui à l’intérieur d’eux-mêmes ou dans leur passé et qu’ils ne disent pas ?

Un couple (l’homme, un journaliste célèbre animant une émission littéraire à la télévision, son domicile étant lui-même rempli de livres) reçoit depuis plusieurs jours à son domicile des cassettes vidéo montrant tour à tour, par le biais d’un plan fixe, la façade de leur maison, la maison d’enfance de l’homme, le chemin pour accéder à un appartement dans un immeuble, comme il réceptionne des dessins montrant une tête d’enfant dont la bouche est ensanglantée et plusieurs coups de téléphone anonymes.

La rue où vivent ces personnages est calme. Dans leur jolie maison au fond d’une voie sans horizon, ils semblent heureux. Un père, une mère, un pré-adolescent : ils ont tout de la famille modèle, sereine, sans histoire.

Un grain de sable rompt le bel ordonnancement.

Le passé surgit dans le présent. L’histoire ancienne de l’Algérie, le nom du préfet Maurice Papon, les événements tragiques du 17 octobre 1961 (plusieurs dizaines ou centaines de personnes, selon les sources, sont jetés à la Seine par la police) refont surface.

La mauvaise conscience qui agite le personnage principal et qui sourd au fond de lui du fait d’un événement tragique vécu au cours de l’enfance, est peut-être celle d’un pays entier.

Toutefois, qui est l’auteur, qui est le responsable, du réveil de cette mauvaise conscience ?

C’est ce que obstinément cherche le personnage principal, et partant le spectateur.

Or, le responsable n’est jamais celui qu’imagine le journaliste littéraire.

Qui est-il alors ? Qui est le persécuteur de sa mémoire ?

La tension est à son comble lorsque Pierrot, le fils adolescent de la famille, ne rentre pas à la maison et lorsque ses parents redoutent un enlèvement.

Le ver était-il dans le fruit ? Le poison était-il au cœur de la famille ? Comme l’histoire ancienne de l’Algérie pour la France, le persécuteur de cette famille était-il sous les yeux des personnages ? Au sein même de leur famille ? A l’intérieur même de leur maison ? Et ils ne le voyaient pas ?

Ou bien le mystère restant entier (le film n’apportant pas de réponse ?), le film, n’étant qu’une affaire de réalisateur, n’est-il qu’une histoire de (grand) cinéma ?

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